Rome Ville Ouverte

Septembre 1945, un petit festival en Italie, première projection de Rome Ville Ouverte. L’accueil est glacial. Quelques mois plus tard, le film se classe en tête des recettes en Italie. Aujourd’hui, ce chef d’œuvre écrit, financé, réalisé par Roberto Rossellini et co-écrit par un certain Federico Fellini est considéré comme le manifeste d’un mouvement que les critiques nommeront «néoréalisme».

Par Alexandre T

Rome ville ouverte

La première réaction des critiques n’est guère surprenante. À cette époque, l’industrie cinématographique italienne est sclérosée par le cinéma dit des « téléphones blancs », sorte de drame sentimental bourgeois à l’eau de rose dont l’intrigue se dénouait… au téléphone ! Rome Ville Ouverte a de quoi déstabiliser. Tourné avec très peu de moyens et dans des décors réels, le film nous révèle une Rome où ses habitants sont en prise avec les ravages de la guerre, entre les forces d’occupation du IIIe Reich et la résistance.

Il ne fait aucun doute que la vision d’une femme enceinte abattue par une mitraillette, celle de la torture d’un partisan communiste ou encore l’exécution d’une balle dans la tête d’un prêtre catholique cassait quelque peu avec ce que le public et la critique avaient l’habitude de voir à l’époque.

Ce film, s’il fut tourné plus ou moins spontanément – ce devait être à la base un simple court-métrage –, résulte néanmoins d’une réflexion qui occupait aussi bien les réalisateurs que les critiques, tous fatigués de subir la censure du régime mussolinien qui entravait leur liberté artistique au nom de l’idéologie fasciste. Face au spectacle que leur offrait leur époque, on peut aisément comprendre cette volonté de filmer leur réalité plutôt que celle de la moyenne bourgeoisie, alors mise en avant par le régime en place ; « l’expérience de la guerre fut déterminante pour nous tous, chacun ressentit le désir fou de jeter en l’air toutes les vieilles histoires du cinéma italien, de planter la caméra au milieu de la vie réelle, au milieu de tout ce qui frappait nos yeux atterrés », lançait Vittorio De Sica.

Le néoréalisme, c’est fixer sur la pellicule la réalité telle quelle est, sans aucun parti pris.

On est loin des clichés véhiculés par certains régimes, se servant du cinéma pour leur seule propagande, que ce soit les téléphones blancs ou encore certains films de guerre où les « méchants » (qu’ils soient allemands, japonais ou extrémistes musulmans) se font patriotiquement massacrer par les « gentils ». On peut cependant nuancer ce point en remarquant que certains réalisateurs ou scénaristes se servirent aussi de ce biais artistique afin de défendre leurs idéaux politiques, généralement communistes. Que ce soit dans les films de Rossellini ou de De Sica, on voit avant tout des êtres humains tachant de survivre à une époque où tout repère semble avoir disparu. Toutefois, si l’on devait ne retenir qu’une seule et unique caractéristique du néo-réalisme, ce serait celle de fixer sur la pellicule la réalité telle quelle est, sans aucun parti pris.

Ossessione

Si Rome Ville Ouverte fut en quelque sorte le coup d’envoi du néoréalisme, il est important de souligner que c’est bien sous le fascisme que le mouvement commença à émerger. Coincés par la censure du régime, réalisateurs, scénaristes et critiques ne pouvaient qu’imaginer et débattre sans fin sur la forme qu’ils souhaitaient donner à leurs films. Luchino Visconti décida, lui, d’utiliser des moyens détournés afin de pouvoir réaliser un film selon sa vision artistique. Il adapta un roman noir américain à l’écran en transposant le récit dans le delta du Pô. Si la trame du film se conformait tout à fait aux critères imposés par la censure, la façon dont Visconti mit en scène son tout premier film y correspondait nettement moins.

Tranchant net avec les habitudes de l’époque, il tourna principalement en décors naturels et fit de ses protagonistes principaux des chômeurs, des saltimbanques et des prostituées, révélant ainsi au spectateur un pan de la réalité de cette période. C’est cela notamment qui causa ses problèmes avec la censure fasciste. Celle-ci grinçait des dents à l’idée de laisser projeter un film qui concordait trop peu avec l’image de l’Italie dont le régime souhaitait faire la propagande. Le film ne dut sa sauvegarde qu’à l’intervention personnelle de… Benito Mussolini lui-même, qui n’y trouva rien à y redire.

Le Voleur de bicyclette, Vittorio De Sica

Ossessione marqua, pourrait-on dire, le point de départ esthétique du mouvement. Néanmoins, s’il fut « supplanté » par l’œuvre de Rossellini, ce ne fut non pas à cause de la censure fasciste, mais à cause des problèmes de droit auxquels le film se heurta à la Libération. Hollywood venait en effet d’acheter les droits du même roman, adapté afin de tourner Le facteur sonne toujours deux fois. Ossessione fut donc mis au placard et ne put être à nouveau visionné en public qu’à partir de 1976.

Quid aujourd’hui ?

Sans se limiter aux seules années de l’immédiat après-guerre, les réalisateurs s’attaquèrent également aux problèmes des classes populaires, abordant ainsi des thèmes tels que le chômage avec Le Voleur de Bicyclette de De Sica, la solitude de la vieillesse avec Umberto D (que De Sica dédiera à son père), Riz Amer de Giuseppe De Santis dénonçant l’exploitation des paysans par les propriétaires terriens.

Pour moi, c’est l’époque la plus précieuse de l’histoire du cinéma.” Martin Scorsese

L’influence de cette période se fit sentir, non seulement dans le cinéma italien qui entra dans son âge d’or, avec l’avénement de monstres sacrés tels que Federico Fellini, Michelangelo Antonioni ou encore Pier Paolo Pasolini, mais eut aussi un impact incroyable sur le reste du cinéma mondial. L’héritage de cette vague est toujours aujourd’hui bel et bien visible. On le vérifie dans des films tels que Gomorra de Matteo Garrone. Martin Scorsese confie d’ailleurs à propos : « J’aime penser que le néorealisme est la graine qui a donné naissance à un arbre magnifique dont les branches symbolisent les plus grands réalisateurs italiens de l’après guerre. Pour moi, c’est l’époque la plus précieuse de l’histoire du cinéma

Alexandre T.

Article initialement paru dans International.ink, le magazine des Etudiants en Science politique et Relations Internationales de l’université de Genève.

Riz amer, Giuseppe De Santis, 1949
Riz amer, Giuseppe De Santis, 1949