© ALessandro Cosmelli
© ALessandro Cosmelli

À ceux qui pensent qu’occuper c’est de gauche, et que la loi et l’ordre c’est le fascisme, Casapound fait un pied de nez inattendu. Depuis décembre 2003, le centre social national-révolutionnaire occupe un immeuble Via Napoleone III, dans le quartier de l’Esquilino, à Rome. Un squat pas comme les autres.

Par Youri Hanne

Créer des espaces, créer du pouvoir. C’est ce que préconise le théoricien fasciste Gabriele Adinolfi. Comme pour inscrire cette volonté dans le marbre, lui donner vie, les militants de Casapound ont enfoncé une porte il y a maintenant dix ans. Un drapeau rouge grandiloquent flotte au vent, suspendu à l’immeuble de briques pourpres. Sur la bannière, une tortue stylisée, symbole du mouvement, de la pérennité et du lien viscéral – la carapace – avec son lieu d’habitation.

 Créer des espaces, créer du pouvoir.

Non conforme, c’est ainsi que les militants se vantent de leur occupation. Non conforme avec l’ordre établi, et encore moins avec les habituels squatteurs de gauche, jusque là hégémoniques. Un acte politique et social aussi, bien que les conceptions divergent d’un centre social à l’autre.

L’éternel retour du concret

Comme l’explique Carlo Pratis – interviewé en tant que spectateur externe et qui ne dissimule pas une certaine tendresse pour le mouvement – la différence fondamentale entre un centre social de gauche et son homologue de droite, c’est sa propriété. Le centre de gauche n’est à personne, ou plutôt, il est à qui s’y trouve, bienvenu à y faire ce que bon lui semble. Casapound n’appartient qu’à elle-même. Carlo, né dans une famille aisée ancrée à droite, raconte : « Jeune, je militais au Fronte della gioventù (les jeunesses fascistes), c’était la mode, mais j’ai grandi dans les centres de gauche, comme Forte Prenestino. Dans les centres de gauche, tu recherches une échappatoire à la réalité. Tu danses, tu te drogues, c’est l’éloignement, l’annulation du moi. À Casapound, en revanche, ils te forcent à penser, toute la journée ».

Héritage poundien

Surprenante tantôt par ses actes politiques, tantôt par ses références éclectiques de gauche comme de droite, Casapound annonce d’entrée la couleur en se choisissant le nom de l’écrivain qui rallia la cause fasciste dans les années Trente. Si Ezra Pound appartenait à la Génération perdue, le mouvement fasciste qui porte son nom lui rend hommage en refusant, lui, d’accepter la déroute de sa génération. L’Usure est selon Casapound la principale débâcle de notre époque, celle-là même que Pound dénonçait dans ses Cantos (XLV). Ici se trouve la seconde divergence avec la vision de gauche. Elle est de taille. Le droit au logement, pour Casapound, c’est la condamnation à payer un loyer aberrant, une exploitation programmée.

Ezra Pound
Ezra Pound

Partant du même constat que la gauche sur la spéculation scandaleuse et la collusion entre constructeurs immobiliers et classe dirigeante, l’association revendique le droit à la propriété du logement, hors des tutelles bancaires. Elle propose la mise en place d’une mutuelle sociale, destinée à prêter aux familles italiennes les fonds pour l’acquisition d’une maison, seule garantie, à l’en croire, d’un avenir serein et de la fondation d’une famille.

Un moyen de plus pour provoquer les journalistes.

Dans le hall d’entrée, quatre-vingt huit noms d’artistes en tout genre sont peints sur le mur – de Céline à Pasolini en passant par D’Annunzio et Saint Exupéry. 88, comme la référence au double H – huitième lettre de l’alphabet – supposé traduire un salut hitlérien « Heil Hitler ! ». Selon Emanuele Toscano, sociologue auteur avec Daniele Di Nunzio d’une longue recherche sur le mouvement néofasciste, rien de sérieux dans la démarche (88), mais un moyen de plus pour provoquer les journalistes. Experts en communication et infatigables activistes de youtube et des réseaux sociaux, les membres de Casapound ne sont plus à une fanfaronnade près. Lors d’une manifestation de gauche sous leurs fenêtres, des militants sont descendus dans la rue munis de battes de baseball, histoire de signifier leur aptitude à la confrontation. Dénoncés par le préfet, ils étaient de retour le lendemain, armés cette fois de stoccafissi (énormes poissons séchés typiquement romains).

Haut de sept étages, l’immeuble occupé par Casapound abrite plusieurs familles, dont celle du leader Gianluca Iannone. Au sixième étage ont lieu des conférences et des cadres suspendus mettent en scène les personnages dont Casapound se revendique.

Ironie du sort

La question du logement est primordiale pour les Romains. Néanmoins, le destin n’épargne pas Casapound de quelques sarcasmes. Au sein du mouvement, les militants des quartiers nord de la ville, bourgeois, sont légion. Eux n’allaient pas tous quitter le foyer familial pour occuper les appartements Via Napoleone III. Aussi, Casapound aurait mis une partie de ses appartements à disposition de familles africaines, ce qui fait sourire Carlo Pratis, un comble pour un mouvement d’extrême droite. Preuve en est s’il en faut, que Casapound ne flirte pas volontiers avec la haine de l’immigré, une question qui demeure épineuse en son sein comme ailleurs.

Autre ironie, l’Esquilino est le quartier chinois de Rome, où la population de couleurs variées se plaît à flâner dans le parc et d’où les cris des enfants ne retentissent pas deux fois consécutives dans la même langue.

fin troppo moderato
Affiche de propagande de Casapound, Rome, 2013

Casapound se situe au cœur de la cité romaine, à trois rues de la gare centrale de Termini. À ne s’y pas tromper, elle marque son territoire en inondant les murs d’affiches. « Sei stato fin troppo moderato » (Tu as été bien trop modéré), scande-t-elle au badaud qu’elle appelle à voter pour sa liste aux élections municipales. À quelques pas de là, la Testa di Ferro, boutique où l’on trouve toute sorte de produits dérivés, d’ouvrages d’art futuriste et de disques du groupe punk ZetaZeroAlfa. Puis le Cutty Sark, le pub où se donne rendez-vous la jeunesse de la droite radicale et qui s’enorgueillit d’être le bar le plus haï de toute l’Italie. Nul doute, Casapound occupe l’espace.

Un fasciste à cheval sur deux millénaires, partie III (Interview de Gabriele Adinolfi)