Conférence à Casapound sur Terza Posizione, 2007

Activiste au sein de la droite radicale extraparlementaire pendant les années de plomb en Italie, Gabriele Adinolfi est aujourd’hui un théoricien éminent de la mouvance néofasciste dont fait partie Casapound. Entretien dans son appartement, autour d’un café à la napolitaine.

Par Youri Hanne

La soixantaine avenante et les cheveux blancs bien enracinés, un accent italien collé à la langue de Molière qu’il manie volontiers, Gabriele Adinolfi n’a pas franchement la dégaine du « facho » que l’on se représenterait de ce côté-ci des Alpes. Soutien précieux de Casapound, il reste fidèle à son rôle d’intellectuel, en marge du mouvement. Il anime le think-tank Polaris qui prône un regain de souveraineté pour sortir l’Italie de la crise.

1968. Venu grossir les rangs du Mouvement Social Italien (MSI) – le parti fasciste de l’époque – à l’âge de quatorze ans lors des protestations estudiantines, le jeune Gabriele ne quittera plus la mouvance nationale-révolutionnaire. Après la guerre civile, il fonde Terza Posizione avec des camarades. Le mouvement extraparlementaire devra porter le chapeau pour les attentats de la gare de Bologne en 1980. Quinze ans plus tard, la Cour de cassation italienne condamne deux militants d’extrême droite, mais aussi plusieurs membres du SISMI, les services secrets de l’époque, pour entrave à l’enquête. Adinolfi, inquiété après l’attentat et sous le coup d’un mandat d’arrêt international, se réfugie à Paris.

Attentat à la gare de Bologne, le 2 août 1980
Attentat à la gare de Bologne, le 2 août 1980

Durant son exil, Adinolfi poursuit son engagement politique. Il contribue à plusieurs revues pour faire de la contre-information de son propre aveu. Il fonde le Centre d’études pour l’orientation et la recherche et définit, même s’il s’en défend, sa hiérarchisation de l’ennemi : premièrement, toi même, tes propres faiblesses ; deuxièmement, l’oligarchie (quelle qu’elle soit) ; troisièmement, le vecteur du mondialisme et de l’oligarchie qui est un ennemi politique.

« Le communisme, c’est une utopie, le fascisme, c’est un mythe »

Aujourd’hui, Adinolfi est de retour dans le quartier de Nomentano, à Rome. D’emblée, il nie la pertinence du système qui nous conditionne tous dans des schémas désuets, qui appartiennent à une autre époque. Ouvertement fasciste, il considère qu’il n’y a plus eu de démocratie réelle, comprendre au service du peuple, depuis la chute de l’empire romain d’Occident.

Pro-européen, il vilipende les nationalistes d’aujourd’hui qu’il considère comme ridicules et complètement dépassés. Selon lui, le peuple n’a pas le pouvoir car il subit la logique du clientélisme et la loi des lobbys qui n’en sont pas. Id est, des lobbys qui manipulent et détournent les intérêts de ceux qu’ils sont censés représenter et auxquels il voudrait opposer des lobbys populaires, pour ceux qui ne font partie d’aucune minorité.

« Balotelli se comporte comme un malpropre avec tout le monde, mais quand il se fait siffler, il faut que cela soit du racisme, pour justifier l’existence des lobbys “antiracistes” »

Habilement, le théoricien manie les concepts. Un système mixte, comme le préconise Aristote, un euro à se réapproprier, à extirper du joug de la Banque Centrale Européenne (BCE), la qualification d’une élite, de la virilité spirituelle. Il prend son temps pour développer sa vision du monde au gré des questions, mais aussi le sens qu’il donne à la vie, au bien commun, au devoir de toujours défendre le plus faible, à être pour cela prêt au don de soi, au sacrifice.

Politiquement, il prône le développement d’une contre-culture et travaille à recréer du pouvoir. Il suggère notamment l’agrégation d’artisans et d’agriculteurs et le renforcement des forces syndicales, en s’alliant au besoin même avec des communistes pour échapper au diktat des grands propriétaires.

 « En Italie, on vote comme au foot. On ne supporte pas les petites équipes ».

Adinolfi condamne le choix de Casapound de se lancer en politique institutionnelle et qui a déjà obtenu beaucoup trop de suffrages. C’est en restant extraparlementaire que le mouvement a du mérite, pas en se fourvoyant sur l’échiquier de la politique officielle.

La notion de l’identité reste floue dans son propos. La question n’est pas de définir l’identité, elle est à la fois culturelle et instinctive, il faut la sentir. Il embraye : « Souvent, on se réclame d’événements ou d’époques que l’on n’a pas vécus, cela n’a aucun sens ». Au cours des années 70, le mythe fasciste est devenu un héritage. Sans suivre aucun modèle, des gens disaient : « Je suis fasciste, j’ai raison, je suis meilleur que les autres ». Ils ne s’étaient confrontés à rien du tout. C’était absurde.

« La menace islamiste d’aujourd’hui, c’est la menace communiste d’il y a vingt ans »

Naturellement, notre homme a son avis sur l’immigration. Il ne faut pas la combattre, assène-t-il, il faut régler le processus. Il illustre ce qu’il appelle « coopération entre pays » pour un rééquilibrage : « En Italie, les cotisations sociales des immigrés nous permettent de subvenir au fait que nous ne cotisons pas assez. Or, nous avons beaucoup de gens sans emploi. Si on changeait de politique économique, on pourrait imaginer bloquer les cotisations des immigrés vers un fonds d’investissement dans leur pays d’origine, quitte à devoir y renoncer. Tout en restant ici, l’immigré verrait son intégration favorisée et ferait bénéficier son pays d’origine des fruits de son travail ».

Il embraye sur la théorie du choc des civilisations qu’il condamne : la menace islamiste d’aujourd’hui, c’est la menace communiste d’il y a vingt ans (…) et les minorités jihadistes wahabit favorisées par les Américains ne représentent pas l’Islam.

Pensées corsaires, 2008

D’instinct, on se doute bien qu’il se réclame de Mussolini. Mais pas seulement. Le Che pour l’espoir de libération qu’il portait, sa renonciation au pouvoir et son côté donquichottesque, Robin des bois au service des plus démunis, George Harrison pour sa pureté et son refus de l’hypocrisie. Tous ceux-là lui parlent et il aime en parler. Tout comme Casapound se plait à écouter Lucio Battisti, à lire Kerouac et à parler de Pasolini, il y a un côté éclectique provocant chez Adinolfi. Une façon de brouiller les cartes ? Plutôt une manière d’affirmer que les cartes sont terriblement brouillées et combien on ne sait plus ce que c’est que la gauche ou la droite.

« Aujourd’hui, il faudrait déjà retrouver l’homme »

Le fasciste est un anarque, ose-t-il. À différencier, comme dit Ernst Jünger, de l’anarchiste. L’anarque, respecte profondément l’Etat et le bien commun, mais il n’obéit qu’à sa propre loi, celle qu’il sent. Dans l’ouvrage d’Adriano Scianca Une terrible beauté est née (Riprendersi tutto) que Gabriele Adinolfi a préfacé, le jeune philosophe militant pour Casapound explique qu’anarchisme et fascisme partagent « le goût pour une vie désordonnée, exubérante (…), la haine du conformisme, de l’homologation, de l’orthodoxie ; un certain esprit libertaire ». Bousculé à plusieurs reprises sur le concept d’ « homme nouveau », Adinolfi assure de sa voix grave : « Cela avait du sens dans les années 30, par rapport à l’homme ancien. Aujourd’hui, il faudrait déjà retrouver l’homme ». Magister dixit.

Casapound : ZetaZeroAlfa, rock anarco-romantique, partie IV