Zetazeroalfa

Si la CasaPound s’est baptisée d’après  l’illustre poète qui l’inspire continuellement, c’est un groupe de hard rock tendance punk qui fait office à la fois de poumon et de cerveau du mouvement : les ZetaZeroAlfa. Musique !

Par Youri Hanne

Una cazzata

Dans les entrailles de la taverne du Cutty Sark, quartier général de la droite radicale romaine, le projet de ZetaZeroAlfa naît d’un trait d’esprit, un soir de l’été 1997. Gianluca Iannone, chanteur du groupe, allait par la suite devenir président de l’association de Casapound – et même davantage leader charismatique indissociable du mouvement néofasciste.

D’après Carlo Pratis – propriétaire d’une galerie d’art à Rome et sympathisant de Casapound – la force du mouvement réside dans ce qu’il mêle astucieusement politique sérieuse et ambiance récréative. C’est là que ZetaZeroAlfa excelle. Ce qui aurait pu rester dans quelques mémoires isolées comme une cazzata, une connerie, s’est pérennisé par le succès du groupe, par sa capacité à manier ironie et slogans fougueux qui parlent à la jeunesse romaine.

Expert en merchandising

Décidés à s’accaparer les murs de la ville et à marquer les consciences, les membres du groupe imaginent une opération de publicité pratiquement hégémonique – pour employer un terme cher à Antonio Gramsci – le temps d’une nuit, la ville est recouverte d’autocollants au nom du groupe. Pas de message politique, pas de message tout court. Si ce n’est celui que ZetaZeroAlfa existe.

Quelques années plus tard, Casapound voit le jour. Emanuele Toscano et Daniele Di Nunzio — sociologues auteurs d’une étude sur le mouvement — expliquent bien que Casapound est le bébé de Gianluca Iannone, guide indiscuté de l’organisation. Les deux chercheurs ont débuté leur enquête sur Casapound par une étude préalable des textes chantés par ZetaZeroAlfa et la mouvance qu’ils nomment nazirock. Le quotidien de gauche Il Manifesto a publié un jour un article dans son supplément du samedi et dans lequel il pourfendait « une musique violente, d’exclusion, à te faire saigner les oreilles ». Une analyse très superficielle selon Toscano et Di Nunzio qui feront de la lecture de cet article le prélude de leur travail sur cette musique et, in extenso, sur Casapound.

« Dans le doute, cogne ! »

Les produits dérivés se comptent par dizaines à l’effigie du groupe. À la Testa di Ferro, librairie satellite de Casapound, les t-shirts floqués de messages provocants ont la part belle. « Dans le doute, cogne ! », pour n’en citer qu’un.

Entra a spinta nella vita

Alors que la droite radicale et fasciste a passé un demi-siècle à chanter la défaite, ZetaZeroAlfa marque une rupture nette, refusant toute nostalgie, tout complexe d’infériorité. La violence, l’appartenance communautaire font partie des lyrics, mais là n’est pas l’essentiel. C’est la vie, « sans mélancolie » (reprise de la chanson Vivre de Cesare Andrea Bixio, 1937), que chante Iannone, celle dont il pousse les jeunes à devenir protagonistes. « Casapound est vie dans un monde de morts », se targue-t-il. L’esprit punk, l’accoutrement et le comportement anticonformistes de Zeta (Z, en français) y sont pour beaucoup.

« Casapound est vie dans un monde de morts »

En masse, les jeunes des quartiers bourgeois de la Farnesina et de Rome Nord, traditionnellement ancrés à droite, rappliquent aux concerts dans l’Area 19. Lieu culte des festivals de musique néofasciste, l’ancienne station de métro désaffectée après une vie éphémère lors du mondial de football en 1990, est aujourd’hui occupée par Casapound. L’antre du diable, vous diront certains.

Cinghiamattanza

Cinghiamattanza
Cinghiamattanza

Selon le quotidien la Repubblica, cela représente « une nouvelle mode absurde » : la cinghiamattanza sévit dans les concerts de ZetaZeroAlfa. Elle laisse des traces dans la chair des adolescents qui s’y prêtent, crée un spectacle visuel digne du pogo ancré dans les concerts de gauche, sert indubitablement d’exutoire au public surexcité. Pourtant, il est de mauvais ton d’interpréter les coups de ceinturons échangés malicieusement par les garçons dans la fosse comme une leçon de bagarre.

« Une nouvelle mode absurde », la Repubblica

Pour Emanuele Toscano, c’est un jeu comme un autre et la gauche veut y voir de la violence immorale parce que ça l’arrange. La pratique n’est toutefois pas anodine pour les membres de Casapound, tant ils vouent un culte aux légionnaires romains et à leur fascinante virilité.

Disperato amore

Pochette d'album DIsperato Amore, 2010
Pochette d’album DIsperato Amore, 2010

Les textes de Gianluca Iannone sont éminemment politiques. Dans Fronte dell’Essere (sur l’album du même nom sorti en 2002), il pourfend le système et l’idéologie en place :

« Fils d’une sodomie que vous appelez liberté / Vendeurs de tumeurs de la déesse démocratie / Ecumes rouges progressistes que vous vantez d’avant-garde / Toujours prêts à vous vendre pour la carrière ou par lâcheté »

Son dernier tube est autrement plus romantique. Disperato Amore (Amour désespéré, 2012) est sans doute plus parlant encore que la colère et la pugnacité des textes les plus virulents. Sur la pochette du CD, un voilier de pirates brave la tempête. Le militant moyen de Casapound a 17 ans, il va encore au lycée et, au sein du mouvement, trouve sans doute l’anticonformisme que ses grands frères vivaient dans le cop des supporters de la S.S. Lazio. Sauf qu’en plus de cela, il est politisé, en permanence.

S’y ajoute le réconfort par la musique et les liens de communauté dans une société italienne et une génération en perte totale de repères et d’idéologie. Avec le romantisme et l’esprit chevaleresque des ZetaZeroAlfa, Casapound remporte une bataille culturelle et politique dans la cité romaine. Indiscutablement. Jusqu’à ce que d’autres accords de guitare ne viennent chatouiller cette jeunesse imprévisible…

Casapound : Cutty Sark, le tempétueux, partie V