1933, des étudiants allemands jouent aux inquisiteurs et mettent des livres déviants au feu
1933, des étudiants allemands jouent aux inquisiteurs et mettent des livres déviants au feu

La censure n’est aujourd’hui presque plus qu’un mauvais souvenir. Les inquisiteurs enterrés, une conception virale du livre empêche encore l’Europe de faire confiance à son lectorat.

Par Ian F

S’il nous fallait boire à la santé du plus grand censuré de tous les temps, c’est avec de la ciguë qu’il nous faudrait trinquer. Si ce bon vieux Socrate ne fut pas le premier trouble-fête à se faire vider, son procès apparaît comme l’événement marquant d’une certaine conception du contrôle social : on ne défie pas impunément la bien-pensance de la cité…

C’est connu, la morale publique est la bonne morale, l’ordre public est le bon ordre et tout ceci est fait pour durer. Pour chasser les renards de la basse-cour, on a souvent fait appel à un chien de garde que l’on croyait efficace : la censure.

La Mort de Socrate, Jacques-Louis David, 1787
La Mort de Socrate, Jacques-Louis David, 1787

Tantôt gantée aux couleurs de l’empereur, du roi ou de Dieu ; elle menace, brûle, assassine. Des journaux jurassiens muselés lors de la première guerre mondiale à l’assaut du bateau de la radio pirate britannique Caroline, la main invisible de la censure a frappé en tout lieu, en tout temps. Si elle n’a pas de terrain de chasse limité, le livre reste sa victime privilégiée.

L’Homme est-il si influençable qu’il lui suffit de lire un album d’Astérix pour avoir peur que le ciel ne lui tombe sur la tête ?

En Occident, le livre fait peur, et ce depuis longtemps. Perçu comme un poison par l’Eglise catholique depuis la nuit des temps, il prend une nouvelle dimension avec l’invention de l’imprimerie au XVème siècle. L’Eglise catholique doit s’armer pour combattre la déviance protestante. Le premier Index Librorum Prohibitorum est donc introduit sur ordre du Pape en 1559.

Cette liste de livres bannis pour leur caractère hérétique ou idéologique vise à éviter la corruption des esprits par la lecture de textes jugé immoraux par la loi canonique. L’index se transforma en véritable cahier des charges de l’inquisition, qui brûla œuvres et auteurs pendant des siècles. Il sera réédité jusqu’en 1948 pour n’être finalement aboli qu’en 1966.

Le livre est dangereux

Le temps passant, l’index change, les méthodes de l’inquisition sont les mêmes. Qu’importe les revendications, qu’importe les époques : tant d’efforts, de cendres et de sang pour un objet si anodin ! C’est que la main invisible de la censure est toujours dirigée par la même obsession paranoïaque : il est si facile de convaincre un lecteur crédule !

Des livres écrits d’une manière séductrice

Le livre possède cette aura qui en fait l’instrument de propagation des valeurs par excellence. On lit par exemple dans l’ Index Librorum Prohibitorum de 1940 : « Les livres non religieux et immoraux sont écrits d’une manière séductrice, souvent avec des thèmes qui évoquent la passion charnelle, ou qui trompent la fierté de l’âme. Ces livres sont écrits avec soin pour convaincre, et visent à gagner du terrain tant dans le cœur et l’esprit du lecteur imprudent ». Comme si la lecture marquait au plus profond de l’être, le livre semble donc agir comme un puissant marqueur idéologique.

Plus récemment, qui n’aura pas crié à une imminente révolution des esprits avec Indignez vous de Stéphane Hessel ? L’Homme est-il si influençable qu’il lui suffit de lire le petit livre rouge pour adhérer au parti maoïste local ou un album d’Astérix pour avoir peur que le ciel ne lui tombe sur la tête ? Telle est la conception des censeurs d’hier et d’aujourd’hui : le livre a un tel pouvoir de persuasion qu’il pourrait changer radicalement un homme ou une femme. Bonnes lectures, bonnes valeurs. Pour le reste ? Il suffit d’éviter au lectorat de faire de mauvaises rencontres…

Pouvant passer de main en main, de table de chevet en table de chevet, le livre a un pouvoir de contagion énorme. Dans cette perspective virale, chaque cellule malade peut corrompre ses voisines jusqu’à ce que la société toute entière soit contaminée. En la matière, c’est l’auto-médication qui est de mise. À chaque époque ses méthodes.

« La censure doit intervenir contre l’emploi abusif de la langue écrite »

C’est ainsi qu’en 1933, dans le cadre de la « campagne contre l’esprit non allemand », on chargea les étudiants du Reich de combattre ce que les Nazis voyaient comme un grand danger pour l’identité allemande : la mauvaise littérature. On placarde ainsi en lettres gothiques dans toutes les universités du pays : « La censure doit intervenir contre l’emploi abusif de la langue écrite. L’allemand écrit ne doit servir qu’aux Allemands. Ce qui est contraire à l’esprit allemand sera extirpé de la littérature. »

Les foyers potentiels de contamination sont visés : une épuration systématique des bibliothèques est organisée. Au bon souvenir de l’inquisition et de son index, tous les livres présents sur une liste noire établie par le gouvernement finiront au feu. U.R.S.S, Allemagne, Afrique du Sud, Iran… les livres ont continué à brûler pas plus tard que dans les années 1990 en Yougoslavie.

Aujourd’hui La page noircie de la censure est presque tournée. Elle est devenue ponctuelle, presque anecdotique : lot de Candide saisi à la douane aux Etats-Unis pour obscénité (1930), d’Alice aux pays des merveilles censuré dans une province chinoise à cause d’une présentation trop « humaine » des animaux (1931) ou encore Da Vinci Code banni des bibliothèques libanaises pour blasphème (2004). On compte aujourd’hui une victime notable d’une sorte de loi historique du talion : l’arroseur arrosé, le haineux haït, le censeur censuré.

Le censeur censuré

Cet ennemi public que l’on ne veut pas voir exister, c’est Adolf Hitler, ou du moins ce que l’on croit être son fantôme : Mein Kampf. Dicté à Rudolf Hess par Hitler lors de sa détention après une tentative de putsch ratée en 1923, Le pamphlet deviendra, selon Goebells, « le plus grand livre a succès de tous les temps ». Mein Kampf possède ce statut de véritable bible, que lui donnaient les Nazis hier, et que lui attribuent nombre d’européens aujourd’hui. Ce livre serait le vecteur ultime de l’idéologie nazie et sa lecture par le plus grand nombre renforcerait les idées d’Hitler dans la société.

Dans les années 1930 en Allemagne, l’heure est à la diffusion de la bonne parole du Führer, tout allemand doit posséder Mein Kampf, l’avoir lu. Tous les moyens sont bons pour écouler l’œuvre d’Hitler : publicité dans les journaux, obligation pour les fonctionnaires d’acheter le livre, traduction en braille, cadeau de mariage. Le livre garnit de nombreuses bibliothèques : 12 millions d’exemplaires sont écoulés, un foyer sur deux possède Mein Kampf au plus fort du 3ème Reich.

Le livre fut lu par le plus grand nombre

On s’accorde même à dire que le livre fut lu par le plus grand nombre, tant les résumés et citations étaient omniprésents dans les médias, et les emprunts dans les bibliothèques nombreux. La guerre perdue, Mein Kampf survit à son créateur, beaucoup d’exemplaires restent en circulation après la chute des Nazis.

Combattre le mal par le mal ?

Les Européens sont divisés sur le sujet, faut-il interdire Mein Kampf, ou l’autoriser ? Alors que la majorité des pays ne l’ont pas censuré, son cas fait débat. L’Autriche en interdit le commerce et la possession, la France impose une préface explicative à chaque édition. Disponible en quelques clics sur Internet, le livre continue d’être vu avec le même pouvoir que lui donnaient les Nazis, capable de convaincre les esprits plus naïfs. Il suscite une prudence qui se mue en crainte. Comme une arme qui aurait survécu à Hitler, le livre est enfermé dans les Giftkämmer (chambres à poison) des bibliothèques allemandes.

« Mein Kampf : une source d’inspiration meurtrière qui ne tarit pas »

Le ministère des finances de l’Etat de Bavière, propriétaire des droits du livre, en interdit la publication, « par respect pour les victimes » du Reich. On s’inquiète de la tombée de Mein Kampf dans le domaine public le 1er janvier 2016, soit 70 ans après la mort d’Hitler, qui rendra le livre encore plus incontrôlable. Une organisation de prévention contre la haine a d’ores et déjà déposé un projet de résolution au niveau européen : « considérant que Mein Kampf constitue une source d’inspiration meurtrière qui ne tarit pas », elle propose de rééditer le texte de Mein Kampf « en édition pédagogique multilingue et commentée, porteur d’une prévention sous forme d’introduction historique ».

Mein Kampf en arabe, édition de 1995

Cette vision passéiste du livre comme microbe n’est-elle pas en train d’entraîner une paranoïa malsaine ? À quand un permis de port d’arme pour lire des livres déviants ? À force de vouloir prévenir un retour des démons du passé, on fétichise le livre qui devient emblème, objet de résistance. La diabolisation et les interdits entourant le livre suscitent la fascination de certains. Devenu un symbole anti-occidental, Mein Kampf a ses adeptes et ses curieux, bonnes ventes en Egypte, au Liban, en Syrie, en Palestine, le livre devient même un best-seller en Turquie en 2005 (80’000 exemplaires). Redonnons au lectorat son libre arbitre, éteignons l’aura sacrée du livre. Au bûcher, les inquisiteurs !

Article initialement paru dans International.ink, le magazine des Etudiants en Science Politique et Relations Internationales de l’Université de Genève.