Une vie à lutter contre le mondialisme

Parmi les activistes les plus acharnés et les plus emblématiques de ces dernières décennies, un personnage sort curieusement du lot: le nazi suisse François Genoud, homme de l’ombre et véritable stratège.

Par Youri Hanne

Le journaliste d’investigation Pierre Péan relate dans un ouvrage – L’Extrêmiste; François Genoud. De Hitler à Carlos, publié chez Fayard en 1996 – les faits historiques auxquels est mélé le nazi suisse, connu pour son rôle de «banquier du IIIème Reich» et de cerveau du terrorisme international.

Chef d’orchestre ou petit musicien?

François Genoud est un patriote suisse, il est né en 1915 à Lausanne. À douze ans, son père l’envoie en Allemagne dans un camp pour jeunes où il apprendra «l’ordre et la discipline». Contrairement à son père, François restera toute sa vie convaincu que ces vertus résident dans les gènes des individus. À cet âge là, il a déjà la tête dans le journal national-socialiste. L’Allemagne est au bord de la guerre civile; Hitler accède au pouvoir en 1933.

«L’ordre et la discipline»

François Genoud se découvre un véritable amour pour la nature et entretient, dans son coin, le fantasme d’une race aryenne. Il considère que les Juifs ont «une influence négative» sur le monde. Pourtant, il confie ne jamais avoir cru à une volonté de «solution finale» de la part du régime nazi. Il déplore par ailleurs que la doctrine national-socialiste soit «victime d’un grand complot mondialiste» organisé par «les démocrates, les Juifs et les Occidentaux».

«Un grand complot mondialiste organisé par les démocrates, les Juifs et les Occidentaux»

François Genoud a su rester discret tout au long de ses cinquante ans d’activisme. Exécuteur testamentaire de Hitler et de Goebbels, proche d’Ahmed Ben Bella et de Mohammed Khider pendant la guerre d’Algérie, agent du nationalisme arabe ou encore ami des chefs terroristes Waddi Haddad et Carlos. Sa démarche de militant en dit long sur la complexité du monde. Décrit parfois comme un chef d’orchestre nazi, le Suisse se considère plutôt comme un petit musicien.

Hitler, idole des nationalistes arabes

François Genoud adhère au Front national suisse. Le parti a très peu de succès en Suisse romande. En 1936, Genoud se rend à Baghdâd. Il a vingt ans. C’est le premier coup d’Etat nationaliste en pays arabe. Il rencontre des réfugiés palestiniens et s’engage, contre le Royaume-Uni, dans la cause palestinienne. Le pays est à feu et à sang. Face à la puissance britannique, nazis et nationalistes arabes se serrent les coudes. Le Grand Mufti de Jérusalem et Adolf Hitler s’échangent une poignée de main. Un acte symbolique qui va permettre le rapprochement du nazi François Genoud avec les activistes radicaux palestiniens dans les années 1970.

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1941, rencontre entre Hitler et le Grand Mufti de Jérusalem

En 1941, François Genoud est recruté par l’officier Paul Dickopf, devenu son ami. Cet ancien agent de la Gestapo est alors membre des services secrets de l’armée allemande. Genoud devient un véritable espion nazi alors qu’il opère officiellement en Suisse pour les Renseignements helvétiques.

Des livres nazis aux activistes infréquentables

Attaché à la littérature nazie, François Genoud prend en main l’édition de plusieurs dignitaires du IIIème Reich dont l’illustre Dr. Goebbels. Alors que le bréviaire hitlérien Mein Kampf est banni en France, Genoud garde en mémoire cette phrase qui figure dans Le Testament politique de Hitler, publié chez Arthème Fayard: «Je suis persuadé que les Japonais, les Chinois et les peuples régis par l’Islam seront toujours plus proches de nous que la France, par exemple, en dépit de la parenté du sang qui coule dans nos veines».

François Genoud rêve d’un IVème Reich. En 1951, il organise l’évasion du Général Ramcke, héros de la Wehrmacht prisonnier en France. Ce coup d’éclat permet à Genoud de se faire sa place au sein du ghota nazi. Genoud rejoint Ramcke en Allemagne. Il y fait la connaissance de Hans Rechenberg qui devient son ami.

Nazis et communistes s’impliquent dans une même cause.

Avec ce haut-fonctionnaire du IIIème Reich et officier de la Wehrmacht, Genoud voue une fidélité sans limite à Hitler et à ses idées. Il est devenu l’un des plus précieux propagandistes du nazisme. Le nationalisme arabe, soutenu par l’extrême-gauche européenne, devient la nouvelle priorité de François Genoud. Nazis et communistes s’impliquent dans une même cause.

En 1960, Adolf Eichmann, organisateur de l’holocauste, est capturé en Amérique latine et livré à Israël. Genoud met en place la stratégie de rupture pour sa défense, une tactique reprise plus tard par l’avocat des causes scandaleuses, Maître Jacques Vergès. Il s’agit pour l’accusé de refuser de répondre à toutes les questions et de nier la légitimité des juges. Eichmann, docile, est condamné à mort.

Jacques Vergès : nier la légitimité des juges
Jacques Vergès : nier la légitimité des juges

Deux ans plus tard, les accords d’Evian sont les prémices de l’indépendance de l’Algérie. Ben Bella dirige le pays. Khider est à la tête du Front de Libération Nationale (FLN). Alors que l’Algérie est encore française, Genoud fonde la première banque algérienne indépendante. Avec Paul Dickopf, il case ses amis allemands dans l’administration d’Alger.

En plus de l’argent, Genoud s’intéresse au pétrole et lance la construction d’un pipe-line cent pour cent algérien. Les Britanniques, les Français et les nouveaux responsables algériens du pétrole font échouer le projet. Khider démissionne sans pouvoir éviter la débâcle. Genoud, dépositaire du trésor du FLN reste son ami. Khider veut financer l’opposition à Ben Bella qui les fait emprisonner et expulser. Ben Bella est renversé dans les mois qui suivent par le colonel Houari Boumediene qui poursuivra Genoud pour récupérer le trésor du FLN jusqu’en 1979.

Israël brise l’espoir du nationalisme arabe

Juin 1967. L’expansion nationaliste arabe est stoppée net par Israël. L’Etat juif parvient à s’assurer la pérennité en tablant sur les conflits entre pays arabes et tire profit des tensions au sein même des mouvements nationalistes.

La rencontre avec Waddi Haddad marque le début de l’internationalisation du terrorisme.

Le Docteur Georges Habbache, chef du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) prône la lutte armée et dénonce «le racisme, l’agression et la soif de conquête de l’Etat d’Israël». À Zürich, un commando du FPLP commet un attentat contre un avion israélien. Nous sommes en 1969. Genoud se précipite sur les lieux et applique sa stratégie de rupture pour défendre les hommes du FPLP. Il part ensuite au Liban rejoindre Waddi Haddad, activiste palestinien. Cette rencontre marque le début de l’internationalisation du terrorisme.

Pour concurrencer le FPLP, Yasser Arafat monte sa propre organisation terroriste en 1971, baptisée symboliquement «Septembre noir», en hommage aux milliers de Palestiniens poussés à l’exil par le roi de Cisjordanie. Une nouvelle amitié naît avec François Genoud. Le Suisse ne déroge pas à son image d’homme de l’ombre; il ne revendique que le détournement d’un avion de la Lufthansa dans le but d’obtenir une rançon. L’opération est un succès. Jamais Genoud ne dépensera le moindre sou de la somme détournée. La marque d’un homme de conviction, fidèle aux siens et à ses idées. Il restera fier et digne jusqu’à la fin de l’histoire.

Vergès le scandaleux et Carlos, frère spirituel

Figure montante du FPLP, Ilich Ramirez Sànchez dit Carlos prend la succession de Waddi Haddad, assassiné en 1978 par empoisonnement. Ce jeune vénézuélien mènera une carrière de militant et de terroriste pour diverses causes. Genoud, lui, est toujours sain et sauf. Son engagement semble toutefois toucher à son terme. Tous les services secrets sont sur ses traces; il semble leur être toujours plus utile vivant que mort.

Carlos, dit aussi Le Chacal
Carlos, dit aussi Le Chacal

Genoud reprend du service dans les années 1980 pour voler au secours de l’ancien officier SS, Klaus Barbie. «Si nous ne le faisons pas, qui le fera?» répondra-t-il à sa femme hésitante. Genoud contacte Jacques Vergès, ami de longue date qui accepte de défendre Barbie.

François Genoud mène son dernier combat. Trouver un asile à son ami Carlos à qui il se dévoue entièrement. Il essuie des refus de la part de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran. Après vingt ans de traque, la police française a Carlos sous écrou. Genoud réaffirme amitié et admiration pour Carlos. Les deux hommes correspondent par courrier et discutent de la nécessité d’une révolution mondiale. Le vénézuélien vante à la fois Saddam Hussein et le renouveau du terrorisme islamique.

« Ce n’est pas au vainqueur de juger le perdant d’une guerre »

Pour Genoud, Carlos est «un combattant qui n’a jamais commis de crime de droit commun, un homme politique engagé pour une cause extrêmement honorable». Genoud est le dernier défenseur de sa cause. Il considère que ce n’est pas au vainqueur de juger le perdant d’une guerre. Le même argument depuis Nuremberg.

Le combat de Genoud est perdu. Il ne verra pas renaître le IIIème Reich. Palestiniens et Israéliens ont des raisons de croire en la paix. Waddi Haddad est mort, Carlos est derrière les barreaux. Ils sont des vaincus de l’Histoire. C’est la fin d’une époque. François Genoud, complètement isolé depuis la mort de sa femme, décide de mettre un terme à sa vie, le 30 mai 1996.

Article initialement paru dans International.ink, le magazine des Etudiants en Science Politique et Relations Internationales de l’Université de Genève.

Voir le documentaire inspiré du livre de Pierre Péan : L’Extrémiste – François Genoud, de Hitler à Carlos, Fayard, 1996.