Socrate-Boucher

Raphaël & Olivier Saint-Vincent sont deux jumeaux pratiquant le close-combat. Docteurs en Lettres Classiques, ils ont le souci de « réconcilier l’être de l’homme à travers le muscle et la pensée ». Auteurs du Manifeste du philosophe-voyou, ils proposent une vision socratique de la philosophie. Une surprenante idée de la vie.

Par Youri Hanne

D’emblée, les auteurs du manifeste – qui emmènent le lecteur d’une seule et même voix – nous appellent à combattre. Contre l’auteur. Ou avec. Ils fustigent le philosophe nanti, béhachélien, coupé du monde et de ses réalités. Profondément inspirés par la vie de Socrate et par le stoïcisme qui habite chacun de ses faits et gestes (la lutte, le combat guerrier, la danse, l’amour…), les frères Saint-Vincent prônent la figure oxymorielle du philosophe-voyou. Une sorte de trait d’union « entre l’Antiquité et le présent immédiat » pour incarner une figure telle que le métaphorique Tyler Durden, le personnage de Fight Club.

Tyler+Durden
Tyler Durden, joué par Brad Pitt, dans Fight Club (D. Fincher, 1999) inspiré du roman de Chuck Palahniuk

Dans la même lignée, le picaro, personnage apparu dans la littérature espagnole au XVIème siècle. Un être « malicieux », sorte de vagabond à la marge et qui rend bien son ostracisation à la société. Le picaro mène une vie socratique lui aussi. Il « combat pour un pouvoir sur soi […]. Pour une monarchie intérieure ». Au gré des circonstances, il se mue : « hors-la-loi le matin, bourgeois en soirée ». Libre.

Pour accéder à ce style de vie, une « conversion » est nécessaire, radicale. Pour repartir de zéro dans une société qui pervertit tout, le picaro doit sacrifier biens, idées, valeurs. Cet anti-héros puise son héroïsme dans l’affrontement au monde, au quotidien. Il vit « sans se soucier de la loi, comme abstraction, comme entité supérieure ». Sa « véritable loi » est la sienne, « celle du jour le jour ».

Seulement, libre, le voilà seul. Le philosophe-voyou aspire alors à être suivi, à forger un clan. Le but : atteindre l’apatheia, la tranquillité de l’âme.

« Son chemin existentiel sera le sien »

Ici, les frères Saint-Vincent voient la nécessaire cohérence entre la philosophie et la réalité du monde. Entre la douleur qu’il faut savoir subir et infliger, tels des stoïciens, pour appréhender mieux la vie et la mort. D’où leur pratique du close-combat et de la philosophie avec le cœur, les muscles et l’esprit. L’esprit du clan. « Souffrir et mourir pour l’autre. Pour mon sang ». Dans un élan quasi christique, ils affirment : « Si l’équilibre [du clan] implique ma disparition, j’accepte le deal ».

Le philosophe-voyou risque bien de vivre l’Enfer. Sa place est « aux côtés de Lucifer – plutôt que – de Dieu ». Mais « son chemin existentiel sera le sien. Pas celui d’un autre ».

Manifeste du philosophe-voyou. Suivi d’un dialogue avec Michel Onfray, Raphaël & Olivier Saint-Vincent, L’Harmattan, 2007.

Voir l’entretien d’Olivier Saint-Vincent pour Kontre Kulture.