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Musicien de jazz né en Israël, Gilad Atzmon vit aujourd’hui à Londres. Son talent musical et son ouvrage polémique The Wandering Who? sur la question juive sont, l’un comme l’autre, l’illustration parfaite de son esprit universaliste. Un auteur fascinant.

Par Youri Hanne

Pour Robert Wyatt, fabuleux barde et ex batteur de Soft Machine, Gilad Atzmon est le plus grand musicien vivant. Leur collaboration avec la violoniste Ros Stephen a accouché d’un album mirifique (For the Ghosts Within, 2010) et un brin provocateur – les trois artistes ont accueilli des rappeurs palestiniens sur Where Are They Now?.

En solo ou en collaboration, notamment avec le Orient House Ensemble – allusion aux quartiers généraux de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), dans un immeuble de Jérusalem Est –, Gilad Atzmon brille. Comme un saxophone.

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Jazzman et auteur universaliste

D’emblée, mettons les choses au clair. Il n’est pas question ici de produire, l’air de rien, l’éloge musical d’un auteur-compositeur pour lui conférer une sorte d’immunité ou d’autorité, a priori, dans le domaine littéraire et de la pensée. Et pourtant, les deux sont intimement liés. D’ailleurs, s’il existe chez certains écrivains une forme de cohérence et de complétude dans la vie comme dans l’écrit, l’un et l’autre sont absolument indissociables en ce qui concerne Gilad Atzmon.

La musique est universelle. Ses notes n’ont pas de frontière, pas de passeport. Si elles ont une identité, c’est celle des cuivres ou des cordes qui les font naître. Elles ne connaissent pas le ghetto, la race ni les idées. Elles ne connaissent que des oreilles, des esprits et des cœurs, réceptifs ou non au swing qu’elles opèrent. Gilad Atzmon doit sans doute beaucoup à sa propre oreille, à la musicalité de son cœur et de son esprit pour avoir produit la réflexion qui habite les pages de son Wandering Who?.

Retour en arrière. Fin des années 70. Après avoir adhéré, tout au long de sa jeunesse, au roman national sioniste, Gilad, alors âgé de dix-sept ans, est sur le point de rejoindre l’armée de l’air israélienne pour y effectuer son service militaire. C’est un morceau de Charlie Parker –Bird– qui change la donne. Pour la première fois de sa vie, Gilad associe un trait de génie à un homme noir. Et non pas à un Juif. À ses yeux, c’est une sorte de révélation.

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Charlie Parker (1920-1955)

Cet épisode de la vie d’Atzmon marque le début d’un voyage, d’une carrière et surtout d’une remise en question profonde du sens de sa judéité. En effet, dans son ouvrage paru en 2011, l’auteur se propose de répondre à la question « Qui sont les Juifs ? », ou plutôt, « Que veulent dire les gens lorsqu’ils se nomment eux-mêmes Juifs? ». Il propose donc de classifier ceux qui se nomment Juifs en trois catégories, trois idéaux-types :

  • 1. Ceux qui suivent le judaïsme
  • 2. Ceux qui se voient comme des êtres humains qui se trouvent être d’origine juive
  • 3. Ceux qui mettent leur judéité avant et au-dessus de toutes leurs autres caractéristiques.

Gilad Atzmon identifie les deux premières catégories comme correspondant à un « groupe de personnes inoffensives et innocentes ». Il opère d’emblée une nette distinction entre le judaïsme au sens large qu’il qualifie de religion universelle « claire et cohérente », et le messianisme nationaliste juif qui n’en est « qu’une interprétation ». Partant du fait que nul ne peut choisir son origine et que chacun doit être respecté et traité « de manière égale, sans distinction d’origine ou d’appartenance raciale et ethnique », l’auteur exclue aussi la seconde catégorie du champ de sa problématique.

« Un Juif est avant tout un Juif »

Définie à la toute fin du XIXe siècle par Chaim Weizmann, fervent sioniste qui allait par la suite devenir le premier président israélien, la troisième catégorie existait déjà dans sa bouche : « Il n’y a pas de Juifs anglais, français, allemands ou américains, mais seulement des Juifs vivant en Angleterre, en France, en Allemagne ou en Amérique ». Weizmann essentialise le Juif. Qu’il joue du saxophone, écrive des poèmes, vende des bijoux ou fasse la guerre, un Juif est avant tout un Juif. La judéité devient « la caractéristique fondamentale d’un être humain. Toute autre qualité est secondaire ».

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Chaim Weizmann (1874-1952), premier président israélien de 1949 à 1952

Cette troisième catégorie de Juif, explique Gilad Atzmon, n’est pas tenue d’aller vivre en Palestine. Le fait de « vivre à Sion » n’est qu’une possibilité parmi d’autres « offerte par la philosophie sioniste ». L’auteur donne en exemple les miliers de sayanim, assistants (littéralement, informateurs) du Mossad à travers le monde, et qui œuvrent ponctuellement pour prêter main forte aux espions des services secrets israéliens. Atzmon cite Victor Ostrovsky, déserteur et ancien agent du Mossad pour étayer son propos. Il n’est pas inutile de lire par ailleurs Jacob Cohen, écrivain français d’origine marocaine auteur du Printemps des Sayanim (2010), pour comprendre le rôle des sayanim.

En bref, – et il n’est pas rare de passer pour antisémite en présentant les choses ainsi – « le sayan est une personne qui trahirait la nation dont il est citoyen par dévotion envers l’idée d’une fraternité clanique ». Sauf que Weizmann avait lui-même théorisé – ordonné, en quelque sorte – le suprémacisme de la judéité sur les autres « qualités ». Un genre de feuille de route pour les Juifs du monde entier.

Tout l’ouvrage de Gilad Atzmon est là. Au fil des pages, de ses rencontres et de son questionnement, il n’a de cesse d’interroger celui qui se définit comme Juif, pour l’obliger à spécifier, à étayer l’idée qu’il se fait de son identité.

«Juif de gauche», un oxymore

Lors de l’entrée en guerre de la France en Libye, Bernard-Henri Lévy, alors très en verve sur la responsabilité de l’État français et la nécessité d’intervenir militairement, avait clairement mis en avant sa judéité pour justifier son souci du sort de l’humanité. BHL va même plus loin, puisqu’il parle d’universalisme juif.

Or, pour Gilad Atzmon, l’expression « juif de gauche » – qu’affectionne particulièrement le penseur américain Noam Chomsky –, puisque la gauche se veut historiquement universaliste, est un concept fallacieux, hypocrite, un oxymore. Le système de valeur que représente le judaïsme messianique et la doctrine exprimée dans le Talmud sont essentiellement tribalistes et claniques, racialistes même. Le peuple juif y est décrit comme le peuple élu, une exception en somme, dont les qualités ne sont pas et n’ont pas vocation à être universalistes.

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Noam Chomsky se définit comme un juif de gauche

Cette vision du monde selon laquelle un Juif est avant tout un Juif, en marge des communautés nationales, sociales, professionnelles dont il fait partie – et qui, au moment décisif – choisit nécessairement la cause d’Israël et de tout autre Juif au seul motif qu’il est Juif –, cette conception essentialiste est très dangereuse. Tout comme la distinction systématique – pratiquée aujourd’hui par tout un chacun – entre l’antisémitisme et les autres formes de racisme. Comme si toute forme de racisme n’était pas l’équivalent d’une autre.

Les premières victimes en sont forcément les Juifs eux-mêmes, ceux du quotidien, qui ne demandent rien à personne. Perçus comme des « Juifs dans la nation », et non pas comme des Anglais ou des Français pratiquant le judaïsme ou se trouvant être d’origine juive, ils risquent la méfiance, le ban et la persécution. Un éternel recommencement.

Fraternité universelle

C’est en tant que musicien talentueux et comme saxophoniste hors pair que Gilad Atzmon s’est construit une renommée internationale. Récemment, il se trouve que ses prises de positions sur Israël et les Juifs, consacrées par The Wandering Who?, ont contribué à faire de lui un personnage complexe et polémique à la fois. En reléguant sa judéité – qu’il avoue détester – au rang de « qualité » comme une autre, il se définit comme un « Palestinien parlant hébreu ». Une origine qui en vaut une autre dans la grande famille humaine.

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The Wandering Who?

Conscient d’y ressembler comme deux gouttes d’eau et de parler comme un Israélien, il remarque l’ouverture d’esprit préservée dans le courant sioniste – saluant au passage les tentatives des médias israéliens de se faire l’écho de son discours. Il considère que sa place demeure néanmoins parmi les goyim, les non-juifs.

Gilad Atzmon souhaite qu’un jour, l’État juif devienne l’État des Israéliens, accueillant les Palestiniens en retour. Un pays où tous les citoyens jouiraient de droits pleinement égaux. Les Juifs retournés sur leur « présumée » terre orginelle et réconciliés avec leurs voisins. La « suspicion mutuelle » et le ressentiment bimillénaire entre les chrétiens et les Juifs n’auraient plus de raison d’être. What a wonderful world !

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1. À lire : Deux traductions existantes de Gilad Atzmon, The Wandering Who?.

Quel Juif errant ?, éd. Kontre Kulture (2012) ou La Parabole d’Esther. Anatomie du peuple élu, éd. Demi-Lune (2012)

2. À écouter : Gilad Atzmon, Liberating the American People

3. À voir : Deux entretiens de Gilad Atzmon

  • – avec Jacob Cohen, auteur du Printemps des Sayanim, dans lequel il n’épargne pas les résistants palestiniens auto-proclamés : ici
  • – sur Press TV, concernant le double-jeu des leaders du BDS (Boycott, Désinvestissement & Sanctions) à l’égard d’Israël : ici