L'être contre l'avoir

Toutes les politiques de la raison marchande sont, de l’extrême droite à l’extrême gauche du Capital, l’ennemi absolu et définitif de toute joie humaine. Tel est le glaçant constat du philosophe Francis Cousin, auteur de L’être contre l’avoir, qui propose « une critique radicale et définitive du faux omniprésent ». Une courageuse lecture de Marx pour un verdict impitoyable.

Par Youri Hanne

Aujourd’hui, le règne absolu de la société marchande, spectaculaire et consommatoire doit le confort de son trône au jeu du « négoce démocratique » auquel participent sans vergogne « toutes les droites et toutes les gauches » pour asseoir la domination sans partage de la société de l’avoir et de l’argent.

Karl Marx a fait bien davantage que décrire les mécanismes et les rapports de production en son temps. Francis Cousin voit dans l’œuvre magistrale marxienne la nécrologie froide et sans appel du capitalisme. Il peste contre la tendance insupportable au verbiage des commentateurs, écrivains, intellectuels et journalistes, construisant et reconstruisant sans cesse des réflexions stériles, tel un escalier de Penrose.

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Karl Marx (1818-1883) : « Je ne suis pas marxiste »

Le fétichisme de la marchandise, en soi, est une image qui pourrait illustrer à merveille la nécrologie marxienne. Tous les (prétendus) marxistes, imposteurs et fourvoyés du capitalisme bolchévique aux gauchistes et antifascistes théâtralisés de la Guerre d’Espagne, tous ont été soit les manipulateurs des masses ouvrières et salariées, soit les idiots utiles de la toute-puissance incontestée du Capital.

Massacre des prolétaires indisciplinés par l’imposture démocratico-républicaine & étendard antifasciste

Dans son Hommage à la Catalogne (1938), George Orwell avait compris en Espagne « que la prise du pouvoir par les franquistes ne pouvait intervenir qu’après la défaite du mouvement révolutionnaire ». C’est bien la démocratie scélérate, et non pas Franco, qui a su venir à bout du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) et de la Confédération nationale du travail (CNT) qui rechignaient à se soumettre à leurs hiérarchies bureaucratiques respectives. Ce sont justement « la gauche et l’extrême gauche du Capital » qui étaient capables de vaincre les forces révolutionnaires « par la traditionnelle méthode de l’illusionnisme  et de la décomposition internes ». Les prolétaires radicaux de Barcelone assassinés par la démocratie secondée par les services spéciaux staliniens.

L’antifascisme fut le pire produit du fascisme

Dès lors, l’antifascisme fut sans doute le pire mais aussi le plus pervers produit du fascisme (même constat pour l’anti-stalinisme) puisqu’ils furent tous deux – ponctuellement financés au besoin par les grandes banques américaines – les meilleurs alliés « de la marche en avant du totalitarisme de la marchandise vers son apogée ». On est bien loin de la pureté insurrectionnelle des Communes (dans la lignée de celle réprimée à Paris dans le sang par le républicain Adolphe Thiers en 1871), dont la revendication alors incorruptible aurait été « abolition de l’argent et de l’État ».

Des barricades et de la grève générale de mai 68 allait jaillir une colère trahie par les partis et syndicats de la gauche policière, « garde mobile de l’ordre travailliste dans les usines ». Une colère que le système se délecta à reléguer bien en deçà du spectacle et de la «bouffonnerie» estudiantins, pour déboucher sur une société mieux libertaire « du désir commerçant » (voir Mai 68 et le terrorisme culturel, sur Trafalgar).

Tardi Commune Paris
Tardi, La Commune de Paris

Or, Karl Marx (et Engels, d’ailleurs) l’a bien compris, le seul chemin possible vers le retour à la communauté de l’Être, triomphant enfin de la société de l’Avoir, ce chemin condamne d’avance et pour toujours « toute idéologie révolutionnaire visant à humaniser la société du travail de l’avoir ».

Abolition !

Ainsi, le vrai, l’unique cri authentiquement révolutionnaire : « Abolition ! » Abolition du travail. Ni parti ni syndicat. Dans une perspective orwellienne, il est fondamental d’abhorrer «absolument et définitivement  la domestication politique», sans quoi toute alternative ne peut déboucher que sur une énième variante du mensonge marchand : « la mystification de l’État décent ».

Des idiots utiles il en fut de tout temps, le Capital contemporain a évidemment les siens. « Pour la dictature démocratique du marché, l’homme n’est rien d’autre qu’une unité asservie de production inter-changeable et la seule chose dès lors qui lui importe c’est que le libre prix de l’asservissement soit le plus avantageux possible ». Toutes les formes d’aliénation modernes ont en commun qu’elles séparent l’homme « de la souche historique et sensuelle de leur authenticité véridique ». Le Capital se sert sans scrupule de la gauche et de l’extrême gauche, « avant-gardes du progrès de la civilisation mercantile » pour produire un homme hors-sol, déraciné et malléable à souhait pour les besoins de la production insatiable.

L’idéologie du métissage (voir ici le discours de Nicolas Sarkozy à Palaiseau, le 17 décembre 2008) devient le carburant d’un melting-pot mondialiste qui sert alors à briser les liens spontanés et historiques des solidarités prolétaires « en hétérogénéisant le substrat de la réalité du sentir et du ressentir ouvriers ».

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Une affiche de United Colors of Benetton

À cet égard, l’immigration devient la carte-clé du jeu capitaliste. En effritant les cohésions naturelles de la combativité ouvrière, elle fait le jeu du marché. Marx lui-même, en son temps, préconisa l’arrêt immédiat de l’immigration d’ouvriers belges vers l’Angleterre, lors de la séance du Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs du 13 juin 1871 ; ceux-là menaçaient la condition des travailleurs de Newcastle. Déjà ! Et ceci « aux antipodes absolus du déportationnisme contemporain qui vide l’Afrique de sa substance vive en permettant aux multinationales de la démocratie spéculative d’en écumer les matières premières ».

En plus du pillage orchestré dans les pays à forte tendance migratoire par les entreprises à localisation variable de la démocratie marchande, c’est la capacité intrinsèque de la classe ouvrière qui est dénaturée, épuisée. Le regroupement familial, l’avortement et la généralisation de la contraception introduits simultanément dans nos sociétés ont eu comme objectif général de transformer à grande échelle le « territoire démographique de l’espace de la sur-vie capitaliste ».

Les hommes et les femmes importés massivement dans les banlieues européennes sont « issus d’un monde où la conscience immuable et soumise est la règle d’un espace-temps statique sans culture critique et sans passé de vérité subversive». Rien de tel donc pour gommer « la conscience de classe de la vieille ancestralité ouvrière » européenne, généralement encline à renouer, inlassablement, avec son ADN révolutionnaire.

Ce phénomène, que certains se laissent aller dramatiquement à appeler le grand remplacement, est voulu par le système marchand pour casser les mentalités enracinées et y opposer d’autres corps déracinés, brutalisés et dociles mais fort utiles à opposer toujours plus les travailleurs entre eux. Voulu par le Capital et servi sur un plateau par la gauche collaborationniste qui offre à la droite exploitante l’alibi parfait : l’antiracisme. Ou prétendu tel, puisque ce grand brassage des cultures doit aboutir sur une culture indifférentielle et indifférente. Cela pour constituer une armée de réserve d’hommes interchangeables et soumis indéfiniment au complexe hôtelier théorisé par Jacques Attali, toujours prêt à brandir la moustache hitlérienne pour faire l’apologie de la déportation (sic !).

Homophobie, xénophobie, féminisme, tous sont des leurres articulant une formidable stratégie de l’évitement. Aucune lutte en vue d’une soi-disant amélioration du salariat, de l’État, de la politique n’inquiète le Capital. Pire, elles sont des voies de garage où les pantins xénophobes et xénophiles, fascistes et antifascistes, tocards de tous étendards s’entredéchirent mais toujours sans esquinter la carrosserie du Capital qui poursuit tranquillement sa route. Ce n’est toutefois pas l’immigration extra-européenne qui pervertit à la racine « la culture subversive des luttes de classe européennes [mais bien] la dictature démocratique du marché de l’insignifiant et du substituable ». Celle-là même qui produit «l’arrivée massive de populations foncièrement éloignées des racines subversives de la culture européenne des luttes de classe, [et qui] ne peut se parachever qu’en éliminant la culture de lutte subversive elle-même».

De la terreur bien exploitée

Autre outil à disposition du Capital et actionnable à souhait : la terreur. Les attentats terroristes et spectaculaires, dont Francis Cousin affirme qu’ils ne peuvent être perpétrés «que par l’ennemi le plus antagoniste de la conscience humaine : autrement dit l’État lui-même». La stratégie du choc pour instaurer l’ordre par le chaos universalisé, la sécurité et le contrôle social par la terreur, et promouvoir ainsi la guerre sans fin pour remédier en fait à la crise accélérée du fétichisme de la marchandise. Créer, favoriser, manipuler des factions de tout type pour le passage à l’acte terroriste, comme le formule Aymeric Chauprade, géopolitologue et ancien membre du Collège interarmées de défense (CID) à Paris.

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Une du quotidien britannique The Guardian au lendemain du 11 septembre 2001

Orwell affectionnait le concept de common decency (décence commune). Dans son ouvrage Orwell, anarchiste tory, Jean-Claude Michéa le définit ainsi :

« Sens commun qui nous avertit qu’il y a des choses qui ne se font pas »

Un sens commun qui pour Francis Cousin se retrouve à chaque insurrection communarde voulant « faire surgir une communauté humaine débarrassée de l’économie et de la politique ». La Commune, ou «l’expression d’un vivre universel venu du fond des âges et exprimant cet être ensemble où règne la coutume et la tradition du non-mercantile » en pleine osmose avec le cosmos, pour une joie véritable et retrouvée. Le retour à la communauté des hommes, libérée des arrangements et des sparadraps artistico-religieux comme des banquiers et contrefacteurs attaliens  du triomphe le plus absolu de ce que Marx appelait sans détour : la «merde».

Par sa décadence, le Capital crée lui-même et contradictoirement les conditions de sa chute inéluctable. Marx encore : « Le communisme n’est ni un état de chose qu’il convient d’abolir, ni un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement (…) existent présentement ». Communisme ne signifie pas « propriété commune de l’aliénation acquisitive en simple opposition formelle à l’appropriation privée des acquisitions aliénatrices mais abolition radicale de toute propriété ».

Une posture radicale face aux complices du « faux omniprésent ».

Francis Cousin, L’être contre l’avoir, éd. Le Retour aux Sources, 2012

Pour ceux que la lecture fatigue ou qui souhaitent l’agrémenter d’audiovisuel…