M. Valls au Dîner du Crif, à Marseille, 2012

Sur les bords du Léman, la municipalité de Nyon s’est réunie ce lundi pour faire le point sur la venue de Dieudonné en février prochain. L’artiste français doit y jouer plusieurs fois son spectacle, comme les années précédentes, à guichet fermé…

Le Conseil municipal de la ville vaudoise pourrait faire volte-face après les rebonds récents dans l’Hexagone voisin et, à son tour, déclarer indésirable la présence de l’humoriste à scandale. Analyse

Par Youri Hanne

Le 6 janvier dernier, Manuel Valls, ministre français de l’Intérieur adressait une circulaire aux préfets de police. La missive venait consacrer plusieurs semaines successives de montées au créneau du « premier flic de France » contre l’humoriste. Son objet : « La lutte contre le racisme et l’antisémitisme – manifestations et réunions publiques – Spectacles de M. Dieudonné M’Bala M’Bala ».

Pour mémoire, le 9 janvier, le Tribunal administratif de Nantes avait entretenu le suspense en levant l’interdiction prononcée par le préfet de la Loire-Atlantique, avant que le Conseil d’Etat français ne vienne casser cette décision et annule définitivement la première date de la tournée de Dieudonné en province.

Retour sur la circulaire et les gesticulations de M. Valls. Dans son plaidoyer émouvant pour servir cette cause, le ministre soulève la question du trouble à l’ordre public. Il précise que « l’autorité investie du pouvoir de police peut interdire la tenue d’une réunion publique ou d’un spectacle » aux conditions cumulatives suivantes :

  • L’existence de risques de graves troubles à l’ordre public induits par cette manifestation ;
  • L’impossibilité de prévenir ces troubles par des mesures de police appropriées, moins attentatoires aux libertés que l’interdiction.

M. Valls assure que le recours à l’interdiction d’un spectacle ne peut être qu’exceptionnel. L’interdiction doit être justifiée par « un ensemble de caractéristiques » :

  • elle s’inscrit dans la suite de spectacles ayant déjà donné lieu à des infractions pénales ;
  • ces dernières ne peuvent être regardées comme un « dérapage » ponctuel qu’expliquerait la libre expression artistique, mais elles sont délibérées, réitérées en dépit des condamnations pénales précédentes et constituent des ressorts essentiels de la représentation ;
  • les infractions en cause sont liées à des propos ou des scènes susceptibles d’affecter le respect dû à la dignité de la personne humaine, qui est une composante de l’ordre public.

Après leur avoir enjoint de « [saisir] l’autorité judiciaire des propos effectivement prononcés qui [leur] paraissent pénalement répréhensibles », le ministre demande aux préfets de « valoriser des initiatives de sensibilisation […] contre les comportements racistes, antisémites, antimusulmans ou intolérants ». [1]

Le texte qui vise tout spécialement Dieudonné soulève plusieurs questions. Le ministre, quant à lui, nourrit l’ambigüité autour de l’humoriste et se garde bien de répondre de manière argumentée aux propos de ce dernier.

Dieudonné, sur scène
Dieudonné, sur scène

Premièrement, Manuel Valls s’inscrit dans la logique de la gauche antiraciste mitterrandiste, celle-la même qui a œuvré au développement d’associations dites antiracistes et qui produisent une distinction curieuse, entre racisme et antisémitisme.

Des associations qui ont à cœur de traquer quiconque ne reproduit pas leurs schémas idéologiques et qui le démontrent dans les faits, même sans demander explicitement l’interdiction des spectacles de Dieudonné, en se réclamant de la « vigilance ». [2]

Novlangue

Relevons l’absurdité du recours au terme « antisémite » qui relève de l’usurpation et de la malhonnêteté manifestes, puisqu’il crée la confusion entre Juifs et Sémites, ce qui n’est assurément pas la même chose. Par ailleurs, notons la distinction systématique racisme/antisémitisme, revendiquée par des associations comme la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA). Cette distinction, consciente, entretient une confusion néfaste à la compréhension des choses et à la sérénité de la discussion. [3]

Dès lors, le ministre donne du grain à moudre à Dieudonné. Quand on connaît les réflexions de l’humoriste sur et hors la scène concernant le « lobby juif » et la hiérarchie qu’il produit, entre la souffrance juive — comprendre la Shoah — et les autres souffrances d’une part, et entre le racisme antijuif et les autres formes de racisme d’autre part, il vaudrait mieux être rigoureux dans le discours. Comme le préconise le confrère — et non supporter — de Dieudonné, Christophe Alévèque, il s’agit de répondre à Dieudonné d’abord par l’idéologie et aussi par l’humour. Et surtout pas par la censure. [4]

Dans la presse suisse, la LICRA s’inquiète : « Ou bien les fans de Dieudonné sont clairement antisémites, et il faut combattre cela; ou bien ses fans se font avoir par le double discours de Dieudonné, et il faut les alerter ».

Une affiche de la licra
Une affiche de la Licra

Il est intellectuellement difficile de soutenir que les discriminations envers les Juifs soient d’un autre ordre ou d’une gravité supérieure aux autres types de discrimination. Il faudrait ainsi prévoir une hiérarchie pour le reste des comportements racistes, ce qui relèverait de la folie.

Il est davantage maladroit ou malhonnête de prétendre que le zèle dont font preuve le gouvernement français et les associations antiracistes a pour simple ambition d’alerter un public inconscient et manipulé qui se rend en masse aux représentations de Dieudonné depuis des années. Les élections municipales et européennes approchent à grand pas. Aucun doute que M. Valls se montre très présent.

Dieudonné, ferme-la !

On peut d’ailleurs s’interroger bien au-delà de l’opportunisme du gouvernement français dans cette affaire. Est-il possible de définir la liberté d’expression ? Au nom de quoi interdire un spectacle ?

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen

L’inquiétude du système

Dieudonné fait peur au système, notamment parce qu’il a renvoyé dos à dos racistes et antiracistes, deux faces pathétiques d’une même pièce de la domination. Antiraciste à l’origine, le comédien qui s’était opposé au Front national lors d’élections législatives à Dreux en 1997, a depuis reconsidéré ses priorités.

Ce refus du chantage opéré par le système, est parfaitement illustré par les spectacles et par le parcours de Dieudonné, de sa poignée de main avec Jean-Marie Le Pen à ses visites en Iran et en Libye, en passant par son invitation sur scène du révisionniste Robert Faurisson.

Nauséabond !

A-t-on le droit d’être scandaleux ? Dans la presse, les photos de jeunes arborant une quenelle dans des lieux mémoriels de l’Holocauste sont légion. Dieudonné les a lui aussi publiées sur son site, parmi de nombreuses autres. Anne Franck, notamment, en prend pour son grade. Peut-on en conclure pour autant que le mauvais goût est juridiquement répréhensible ?

« Les spectacles de Dieudonné ne relèvent en rien de la création artistique » M. Valls

Valls va jusqu’à déclarer que les spectacles de Dieudonné « ne relèvent en rien de la création artistique ». Où l’on découvre que le ministre de l’Intérieur est aussi critique d’art…

Dignité humaine

Deuxième point névralgique de la circulaire de M. Valls, l’outil juridique brandi par le ministre est vague. Le risque de trouble à l’ordre public est au moins aussi flou que celui de la liberté d’expression dont l’État de droit est garant.

C’est lorsqu’il met le doigt sur « le respect dû à la dignité humaine » que le ministre tient sa meilleure carte. [5]

« Je suis un connard professionnel… Je fais des conneries, je les soupèse, je les travaille, c’est du ciselé » Dieudonné

Ainsi, Dieudonné manifesterait et susciterait chez son public le mépris de la dignité humaine à l’égard d’une population, les Juifs. Et ce, de manière suffisamment récurrente, pour justifier que le ministre de l’Intérieur nous gratifie de ses talents oratoires lors de plusieurs meetings où il attaque « l’extrême droite ». Au cours de ces meetings du Parti Socialiste, il qualifie indirectement Dieudonné d’ « ennemi de la République ».

Pour le moins, la désignation d’ennemi de la République intervient après beaucoup d’incohérence.

L’ordre républicain

L’enjeu principal de la présente campagne médiatico-politique anti Dieudonné est donc le suivant : tracer une ligne rouge entre les bons citoyens d’un côté et ceux qui menacent « l’ordre républicain » et « la cohésion nationale » de l’autre. C’est tellement simple d’être républicain.

À l’heure où la crise semble pour de nombreux Français insurmontable, où le sentiment de défiance envers le politique et les médias va bon train, le phénomène Dieudonné doit nous forcer à agrandir notre champ de réflexion, à penser la complexité.

Nul n’est tenu d’apprécier ou de se prononcer sur la valeur artistique ou les propos politiques d’un citoyen, fût-il humoriste. Dieudonné n’est pas le problème, il ne fait que l’incarner à plusieurs titres et de manière très partielle. Être pour ou contre Dieudonné n’a aucune espèce d’intérêt en l’occurrence. Ce qu’il convient de faire est de poser les bonnes questions. Or, personne, dans les médias traditionnels, n’a jugé utile de prendre du recul. On se contente la plupart du temps de crier au loup, de s’impatienter devant le bûcher.

Pax romana

Sur les bords du Léman, Nyon avait dans un premier temps assuré qu’il n’était pas question de déprogrammer la venue de Dieudonné en raison notamment d’une jurisprudence fédérale qui lui est favorable.

Écouter Olivier Mayor de la municipalité de Nyon

La municipalité semble subitement inquiète à l’idée d’incarner un village gaulois, non aligné sur la pax romana instaurée manu militari la semaine dernière dans l’Hexagone, qui interdit coup sur coup les représentations de l’humoriste. En Suisse aussi, on aime l’ordre public.

A suivre.

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[1] Manuel Valls omet curieusement de citer les comportements antichrétiens dans sa liste de recommandations à l’égard des préfets, ce qui semble illustrer le peu de considération que témoigne la République française à l’égard de cette problématique (et pourrait faire l’objet d’un article en soi).

[2] En 2012, SOS Racisme et consorts obtenaient la condamnation en appel de Dieudonné pour sa chanson satirique Shoananas.

[3] Suite aux violentes déclarations antijuives du créateur de la marque Dior, John Galliano en 2011, Olivier Jay, alors à la tête du Journal du Dimanche (JDD) avait soutenu sur France 3 « qu’être antisémite est plus grave qu’être raciste ».

[4] Conseil de lecture à l’attention de Christophe Alévèque : Pour répondre « idéologiquement » à Dieudonné, l’ouvrage de Norman Finkelstein, L’industrie de l’holocauste, 2001, aux éditions La Fabrique. L’auteur dénonce le dogme de l’unicité historique de l’Holocauste et celui de la haine irrationnelle des non juifs envers les Juifs matérialisée dans l’Holocauste.

[5] À ce titre, le président de la LICRA, Alain Jakubowicz, a récemment déclaré que la quenelle, geste potache et provocateur popularisé par Dieudonné, signifiait « la sodomisation des victimes de la Shoah ». La garde des sceaux, Mme Taubira, a pour sa part renchéri en affirmant que Dieudonné « se fait à la fois propagandiste et complice de crimes contre l’humanité ». Inutile d’opposer à ces déclarations autre chose que leur anachronisme.

Pour aller plus loin :

Francis Cousin, philosophe marxiste, réagit au communiqué de M. Valls sur Dieudonné

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Début 2013, à l’époque où personne n’avait encore décidé que la quenelle était un « salut nazi inversé ». Lors d’une interview réalisée par une (véritable !) marionnette pour le compte de Canal +, Dieudonné expliquait : « La plus grosse quenelle, c’est les élections présidentielles ».

Voir l’interview

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Sur le même sujet :

– Voir l’article de Ian F. sur la censure paru sur Trafalgar.