Tunnel

Egouts-Dégouts : travailler à l’abri des regards donne la parole aux égoutiers de Genève. En capturant l’atmosphère particulière des égouts, la caméra s’invite dans le quotidien de ceux qui font vivre la ville souterraine.

Par Ian F, rédacteur pour Trafalgar et co-réalisateur du film Égouts-Dégoûts : travailler à l’abri des regards (2013)

Ordre, lumière et propreté

À Genève comme ailleurs, la construction urbaine répond depuis longtemps d’une esthétique de la propreté qui trouve ses racines au XIXe siècle. Au sortir de la révolution industrielle, les tenants d’une approche hygiéniste proposent de repenser la manière de faire la ville occidentale afin de la rendre plus saine. La doctrine hygiéniste marque alors durablement les représentations urbaines, qui se cristallisent encore aujourd’hui autour des canons établis par les hygiénistes : ordre, lumière et propreté.

 Saleté, obscurité et puanteur

Paradoxalement, l’assainissement de la ville conduit à la création d’espaces souterrains qui concentrent les attributs négatifs de l’Urbain. Il s’agit d’ôter ces attributs de la vue des citadins. La ville affiche ainsi une face lumineuse et désirable, qui s’oppose à sa face sombre et dégoutante. Depuis sa création, le sous-sol urbain fait l’objet d’un imaginaire géographique souvent dépréciateur : les égouts sont alors associés à la saleté, à l’obscurité et à la puanteur.

 Ségrégation spatiale et sociale

La valorisation de la propreté dans le projet urbain implique non seulement une stigmatisation des lieux identifiés comme sales, mais aussi une relégation des individus et groupes sociaux qui les pratiquent. Si la stigmatisation spatiale participe de la stigmatisation sociale, il apparaît alors que, par simple relation rhétorique, l’égoutier se voit attribuer les mêmes qualificatifs que ceux de l’égout. À la frontière spatiale décrite ici vient s’ajouter une frontière sociale qui participe de la relégation sociale des égoutiers. En s’ingéniant à séparer le propre du sale, on transgresse le tabou consistant à être au contact de déchets humains. Dès lors, travailler avec ce que rejette la société, c’est prendre le risque d’être soi-même rejeté.

© Alberto Campi
© Alberto Campi

Des études de psychologie du travail ont montré comment les égoutiers de Paris ont été historiquement invisibilisés et déconsidérés à cause de leur environnement de travail et de leur profession. Le cas des égoutiers parisiens met en lumière un processus d’exclusion sociale qui pourrait prendre de l’ampleur avec la densification de la ville en sous-sol. Alors qu’on a tendance à penser la marginalisation en termes exclusivement horizontaux (quartiers, zones), il semble vital de considérer la dimension verticale des mécanismes de relégation spatiale.

 La parole aux égoutiers

Si les égouts genevois n’ont ni l’ampleur ni l’histoire de leurs équivalents parisiens, la Genève souterraine existe bel et bien et mérite que l’on s’y intéresse. Avec le documentaire Egouts-Dégouts : travailler à l’abri des regards, la parole est donnée aux égoutiers genevois pour entendre ce qu’ils ont à dire de leur profession et de leur environnement de travail. L’usage de la vidéo permet de montrer un monde dissimulé et souvent ignoré, d’appréhender la ville dans sa bifacialité verticale. Le monde de la surface ne peut se penser sans le monde souterrain et les hommes qui le font vivre : c’est vers eux que ce documentaire veut tourner les projecteurs.

Voir le film Égouts-Dégoûts : travailler à l’abri des regards (2013)

Photographies : © Alberto Campi