Affiche de l'UDC

Uni Dufour. Mardi soir, à l’initiative de la Tribune de Genève, six personnalités publiques et politiques se sont confrontées sur le projet de loi de l’UDC visant à « stopper l’immigration massive ». Qui sort vainqueur de cet affrontement électoraliste ?

Rien de surprenant. C’est bien le premier enseignement que l’on peut tirer à la fin de ce débat sur l’initiative udéciste. Chacun a prêché pour sa paroisse. François Longchamp, Président du Conseil d’État (PLR), Yves Nidegger, conseiller national (UDC), Cristina Gaggini, directrice romande d’economiesuisse, Carlo Sommaruga, conseiller national (PS), Eric Stauffer, député au Grand Conseil (MCG) et Philippe Wanner, professeur à l’Unige et spécialiste des migrations, tous ont fait de ce débat très suisse un spectacle stérile et déprimant. Ou presque.

Tour de table

François Longchamp reconnaît — comme ceux qui suivent — que la situation est « extrêmement préoccupante », surtout à Genève. En termes de transports, tout particulièrement, le canton a des défis à relever pour prendre en charge les flux quotidiens de travailleurs et de visiteurs sur le territoire.

Le président du Conseil d’Etat considère — et l’on pouvait s’y attendre — que l’initiative de l’UDC viendrait « amoindrir la prospérité exceptionnelle de Genève, le fonctionnement de l’Etat et ses prestations ». François Longchamp cite notamment les Hôpitaux (HUG), l’université, l’aéroport et l’offre culturelle. À en croire le conseiller d’État, dénoncer les accords bilatéraux conduirait inévitablement à l’isolement de la Suisse.

 La libre circulation est-elle une obligation ?

Yves Nidegger rassure François Longchamp. « Face à une démographie en déclin et une économie surdimensionnée, le recours à la main d’œuvre étrangère est clairement une nécessité ». Le conseiller national du parti à l’origine de l’initiative pose toutefois une question pertinente : la libre circulation (consacrée par les bilatérales et la LCP, ndlr) est-elle une obligation pour la Suisse ?

« Il faut se demander si la Suisse doit se comporter comme si elle était membre de l’Union européenne ». Profitant du micro pour lancer une pique à l’égard de la gauche opposée à l’initiative, Yves Nidegger ajoute : « Cet ultralibéralisme est compréhensible, mais en le soutenant, la gauche s’est fourvoyée »

Pour le conseiller national UDC, les initiatives sur l’immigration et celles sur le contrôle des salaires (l’initiative Minder acceptée par le peuple en 2013 et l’initiative 1 :12 rejetée la même année, ndlr) sont les corollaires des bilatérales et de la libre circulation des personnes.

Les segundos et les tertios (les résidants étrangers de deuxième et troisième génération au bénéfice d’un permis d’établissement, ndlr) ne sont pas concernés par la « préférence nationale » prévue par l’initiative, précise Yves Nidegger. Les contingents annuels ne s’adressent qu’aux nouveaux arrivants. Voir l’Art. 121a ch. 3 (nouveau) du texte soumis au vote.

Travailleurs, n’ayez crainte…

Cristina Gaggini est la première à essuyer des huées dans la salle. La directrice romande d’economiesuisse, l’association faîtière des entreprises suisses, rappelle que le taux de chômage a beaucoup baissé ces dernières années. Trop peu vrai pour une bonne partie de l’auditoire. Tout en rappelant qu’un franc sur trois en Suisse est gagné par le commerce avec l’UE, Cristina Gaggini condamne le recours aux contingents migratoires annuels que l’UDC veut réintroduire. Elle clame que le régime en vigueur avant la conclusion des accords bilatéraux (entrés en vigueur en 2002, puis élargis par la suite au gré des nouvelles adhésions à l’UE) était plus dur encore pour les travailleurs que celui qu’elle défend actuellement… Ou quand les milieux économiques se soucient des travailleurs…

… les milieux économiques seront consultés !

En bon tribun, Eric Stauffer se lance dans une joute populiste dont il a le secret et affirme que les opposants ont mal lu l’initiative. « Il ne s’agit pas de stopper l’immigration, ose-t-il, mais de passer des 115’000 immigrés annuels à des quotas obtenus après consultation des milieux économiques ». Non, Madame Economie, vous n’avez rien à craindre de notre part, peut-on discerner dans ses propos. Et les fans du député onésien de lancer la première salve d’applaudissements.

C’est au tour de Carlo Sommaruga de se faire le porte-parole de la « souffrance sociale ». Le socialiste y va de sa petite anecdote populaire « au buffet de la gare » et nous explique que pour améliorer les conditions de travail et de logement des genevois et des suisses, il faut recourir à des mesures d’accompagnement.

« L’accès à la main d’œuvre est légalisé car                           ce besoin a été admis »

Prévoir un salaire minimum, l’extension des conventions collectives de travail et renforcer les contrôles. Auparavant, poursuit le conseiller national socialiste, les contingents favorisaient le travail au noir. L’économie ne pouvait pas se passer de main d’œuvre. Aujourd’hui, cet accès à la main d’œuvre est légalisé car ce besoin a été admis.

Carlo Sommaruga tient un discours très proche de celui de François Longchamp. « La Suisse, explique-t-il, a besoin d’accéder au marché ». La différence entre PLR et PS se joue ici dans le niveau d’intervention étatique, dans les mesures mises en place pour réguler le marché et pour légiférer sur les rapports de travail. Mais c’est bien le marché qui prime.

Dans le rôle de modérateur, le rédacteur en chef de la TDG, Pierre Ruetschi, donne la parole au professeur Philippe Wanner, chargé de faire parler la science là où les politiciens font parler les tripes. Hormis quelques rectifications de détail, Philippe Wanner a surtout rappelé que les lois n’empêchent pas l’immigration.

À juste titre, le professeur souligne que comparer Genève, ville internationale, avec des cantons primitifs comme Appenzell, est un non-sens. Il est plus pertinent de la comparer à ses homologues européens : Bruxelles, Luxembourg, Amsterdam et Londres qui sont des capitales économiques elles aussi. D’autre part, la causalité entre croissance et migration, ajoute-t-il, est mal établie. La croissance précède l’immigration.

Légitimer le Capital

Philippe Wanner considère néanmoins, tout comme Pierre Ruetschi par l’orientation de ses questions aux invités, que l’immigration est une aubaine pour la Suisse. Celle-ci dépend des étrangers pour cotiser aux caisses de l’AVS notamment. Raison pour laquelle il paraît absurde de prétendre défendre la population suisse par un rempart à l’immigration. On n’attendait ni plus ni moins de Monsieur Université, qui légitime bon an mal an le système en place. N’est-ce pas là le rôle objectif des sciences molles universitaires ?

Marx aurait dit de la légitimation institutionnalisée, notamment dans l’université et les syndicats : « c’est du crétinisme ». Autrement dit, pour Trotsky, c’est « la caractéristique d’un système politique qui substitue à la réalité sociale des constructions juridiques et morales ». Nul besoin d’être trotskyste pour comprendre que le Capital a ses clercs, et qu’ils le servent bien.

Marx, Association Internationale des travailleurs, 1865
Karl Marx, Association Internationale des Travailleurs, 1865

Les six invités ont, sans exception, défendu la logique marchande comme étant le référent ultime. Au-delà des chamailleries des intervenants sur l’efficacité des CCT ou sur la dimension xénophobe que certains décèlent chez d’autres, pas un ne remet en cause le marché.

« C’est eux qui l’ont voulue »

Alors qu’elle met le doigt sur un privilège régalien d’un État souverain, l’UDC se sert du sentiment craintif et dubitatif de la population face aux flux migratoires et à la place de la Suisse au sein de l’espace économique européen. Le député MCG Eric Stauffer a d’ailleurs parsemé la soirée de quelques répliques cinglantes sur l’Union européenne : « C’est eux qui l’ont voulue », s’est-il écrié en pointant Longchamp et Gaggini du doigt. Puis il a conclu avec brio et un brin de démagogie : « Si l’on faisait un référendum dans tous les États membres de l’UE, en leur demandant s’ils veulent ou non rester dans l’Union, à ce moment-là on pourrait discuter ».

Ironie

Pourtant, l’UDC et ses sbires opportunistes du MCG sont plutôt mal placés pour prétendre secourir les travailleurs exploités par un système violent, aliénant et incertain. Ni l’une ni l’autre ne perdent l’occasion de favoriser une économie qui exploite des travailleurs corvéables à merci. De favoriser aussi le nucléaire et de refuser la moindre motion écologique, alors même que l’UDC se pose en défenseur de la Suisse, de sa nature et de ses traditions. Bref, en adversaire des impôts et des dépenses de l’État. La justice sociale, à d’autres ! [1]

La Suisse fait bien de s’interroger sur ses relations avec l’Union européenne. Elle est, pour beaucoup, un modèle à suivre. Il va toutefois falloir faire preuve de résignation chez les votants, pour décider d’accepter ou de rejeter cette initiative.

C’est en fin de compte aux politiciens que bénéficie ce débat national sur l’immigration. Le peuple est sommé de choisir entre deux régimes migratoires, qui n’ont d’égal que leur logique politicienne et partisane.

Un débat citoyen, libéré des logiques électoralistes

Le mieux serait peut-être que l’initiative de l’UDC soit l’occasion d’un débat citoyen, non partisan et libéré des logiques électoralistes, au sein de la société civile. Sans le patronat institutionnalisé, sans les syndicats comme seule possibilité d’expression pour les citoyens et les travailleurs de ce pays.

Malgré les montées au créneau de la gauche qui ne surprennent personne, et celles de la droite libérale qui n’en demandait pas tant de la part de son allié socialiste, la question de l’immigration est légitime et nécessaire. Il faut s’en emparer. Les médias se contentent la plupart du temps d’exposer, dans leurs colonnes et sur leurs plateaux, des avis qui participent, de près ou de loin, de la légitimation du système capitaliste apatride et boulimique.

Le mot de la fin

Pierre Ruetschi rappelait à la fin de la soirée : « Et surtout, votez ! ». Comme pour rappeler aux philosophes rêveurs que la soirée ne servait qu’à donner en spectacle des professionnels de la politique et de l’usurpation. Pas des révolutionnaires.

                                              Y.H.

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[1] L’électorat UDC ne s’y laisse toutefois pas toujours prendre. En novembre dernier, près d’un électeur sur deux avait désobéi aux consignes du parti sur la libéralisation des heures d’ouverture des magasins.