La Barge Crédits © Rathé prod

Il y a du Frédéric Taddeï chez Samuel Moeschler et Hadrien Enlart. Sans doute plus naïfs mais tout aussi enclins à laisser s’exprimer leurs hôtes sans leur couper la parole, ces deux Genevois sont les créateurs et animateurs du talk-show en ligne La Barge. Une péniche sur les flots de la Seine, quelques caméras, du Champagne et des invités qui pétillent encore davantage.

Par Youri Hanne

La formule est simple : une brochette d’invités de marque, un minimum d’animation, une heure de bavardage, une seule prise, aucune coupure au montage. Pas un talk-show à l’horizon qui puisse se targuer de la même efficacité. À part peut-être Ce soir ou Jamais, l’émission culturelle de Taddeï sur France Télévisions.

Un rodage en douceur

Début 2011, la première de l’émission OTVQTV (Où tu vis, quand tu veux) accueillait quatre personnalités, toutes politiques à leur manière : le Conseiller national et habitué des plateaux TV Oskar Freysinger, l’essayiste français Alain Soral, le sulfureux metteur en scène Dominique Ziegler et la jeune socialiste genevoise Olga Baranova.

À l’époque, le décor n’est pas encore celui de la Barge, mais l’esprit du débat est le même. Quelques questions pour susciter chez les invités l’envie de se confronter, et le tour est joué.

« Moi, j’ai réussi les Beaux-arts, c’est là que nos destins ont divergé » Alain Soral

Alain Soral sait se présenter tout seul. Il monopolise la parole, comme à son habitude, et distribue les bons et mauvais points à ses sparring-partners. Il ironise sur son étiquette d’extrême-droitiste. En deux minutes, il gratifie la plèbe d’une synthèse de son dernier opus Comprendre l’Empire, un livre « gris comme un pavé, qui fait mal ». Olga Baranova soigne ses interventions, tendrement, en bonne militante socialiste et de l’amitié entre les êtres humains. Dominique Ziegler, plus cinglant, attaque frontalement le conseiller national en qualifiant l’UDC de « toutou d’UBS ». Oskar Freysinger, lui, n’arrête pas de sourire et joue la partition qu’on lui connaît, celle du mec sympa qui tape du poing sur la table… du bistrot. Le débat, un poil débridé, est vif et passionné. Cet épisode marque le début d’une aventure rafraîchissante et prometteuse.

Ambitieuse

Rafraîchissante, parce qu’elle prend le contrepied des talk-shows télévisés, répétitifs et tellement prévisibles, dans le paysage audiovisuel francophone. Prometteuse, parce qu’elle repose sur ce besoin des spectateurs (ou devrait-on dire des internautes) de rompre avec la platitude ambiante, pour vivre des débats authentiques, loin des chroniqueurs et des applaudissements réchauffés.

Un vrai service public

Lorsque les créateurs de La Barge lancent, en 2013, un projet de crowdfunding (système de co-production participative en ligne) sur la plateforme KissKissBankBank, ils sont forts de quelques émissions déjà. En abordant des sujets aussi variés que le traitement de l’information dans la crise syrienne, le porno et la pub, la dette publique ou encore la loi de la jungle sur la toile, l’émission gagne ses lettres de noblesse.

Certains invités sont très tendance, d’autres plus originaux. Pierre Woodman, producteur et acteur de films X, Mathieu dit « Mescal », co-fondateur de hackerzvoice.net, Myret Zaki, rédactrice en chef adjointe du magazine économique Bilan ou Serge Michel, Directeur adjoint des Rédactions au Monde, tous ont embarqué à bord de la péniche parisienne pour y apporter leur grain de sel. La Barge est rodée.

Crédits © Rathé prod

La récolte de dons sur KissKissBankBank est un succès. Après un premier échec lors d’une récolte qui tablait sur 15’000 euros, les fondateurs ont revu leurs ambitions pécuniaires à la baisse et ont levé, en deux mois, les 6’000 euros nécessaires à la réalisation d’une nouvelle saison d’émissions.

Le premier épisode de la nouvelle saison a de quoi faire saliver. Le choix des internautes (parmi trois propositions formulées par les animateurs) s’est porté sur un sujet décidément dans l’air du temps : La liberté d’expression n’existe plus. Pourquoi ?

Invités : Eric Naulleau qu’on voit partout, Bruno Gaccio (qui s’est décommandé), qu’on ne présente plus, et le très télégénique dîneur-en-ville Felix Marquardt. Une fois n’est pas coutume, le casting est ultra mainstream. L’émission d’une heure au total est coupée en quatre épisodes et diffusée sur autant de semaines. Buzz oblige. Dommage.

« La France est un pays hystérisé. C’est le règne des lobbies et des associations » Éric Naulleau

Somme toute, le débat se porte bien. Éric Naulleau avait mis un billet sur la table, convaincu que l’émission ne pourrait se passer d’une allusion à l’affaire Dieudonné qui tombe à pic. Les punchlines fusent. La Barge mène sa barque.

Crédits © Rathé prod
Crédits © Rathé prod

Refaire le monde médiatique

Sans prendre d’autre parti que celui de la curiosité, les deux acolytes de La Barge se veulent la voix des internautes à qui tous ces débats politiques, juridiques, économiques et culturels peuvent échapper, mais qui tiennent, tant bien que mal, à s’informer. S’informer en vivant la discussion comme on partage un repas entre amis, en refaisant le monde. Un truc de barge.

À l’heure du crowdfunding, la presse peut se refaire une santé. Les 28’000 abonnés du journal numérique hollandais De Correspondent ont récemment mis la main à la poche. En huit jours, ce sont 1,7 millions de dollars qui ont été récoltés par financement participatif. Un record. Le but : développer un média de fond et une analyse de qualité. Dans le même temps, le quotidien français Libération tremble d’un séisme interne comme externe et pourrait bien sortir encore affaibli du clash entre les actionnaires et une partie de la rédaction. Chez nous, c’est notamment Le Temps qui a vécu une zone de turbulences, non sans séquelles. Les médias semblent entrer dans une ère de métamorphose.

Puisse le projet La Barge nourrir la créativité de nouveaux ambitieux dans la cité de Calvin. Elle en a bien besoin.

………………………………………………..