Billet de cinq mille francs centrafricains

Au cours des derniers mois, la Centrafrique a subi des violences et des affrontements qui traduisent une crise profonde. Loin de constituer une nouveauté sur le continent, cet effondrement de ce qu’il y reste d’Etat-nation s’inscrit dans la lignée des crises africaines depuis un demi siècle.

Toutefois, les querelles qui ont survécu tant à l’époque coloniale qu’aux « indépendances » des années 1960 ont des fondements séculaires. Focus sur un pays méconnu, avec l’ancestralité des rivalités régionales en arrière-plan.

Par Youri Hanne

Partie I : Les Afriques face à l’ethnocentrisme

L’Afrique est un théâtre — ou plutôt devrait-on dire les Afriques — où se joue une partition complexe, difficilement déchiffrable et interprétable par les « Occidentaux » que nous sommes. La tentation est grande d’y plaquer nos Ray-Ban pour y distinguer les mécanismes et les ingrédients qui cimentent habituellement les conflits non africains. Or, nos lunettes ethnocentriques n’empêchent pas l’éblouissement. Pire ! Elles l’intensifient. Là où nous voyons des raisons économiques aux crises africaines, elles ne le sont que rarement, ou très accessoirement. Là où nous prescrivons le remède démocratique, il s’avère un poison. Projection de nos lubies, l’humanitaire est sans doute le plus pernicieux des traitements. En se voulant panacée, il se transforme en véritable drogue, administrée par le biais de la communauté internationale et des nombreuses ONG qui jouent leur carte stratégique en Afrique (voir partie II de notre dossier).

« Abandonner l’habit idéologique occidental des droits de l’Homme »

Une religion qui ne dit pas son nom

Traiter la question centrafricaine dignement, c’est faire le choix d’abandonner l’habit idéologique occidental des droits de l’Homme qui font chez nous office de Tables de la Loi et opèrent sur l’Afrique un second colonialisme dévastateur. D’emblée, son nom en dit long sur son histoire : la République centrafricaine (RCA) est un quadrilatère de 623’000 km2, légèrement supérieur à l’Hexagone français. Un « pays » taillé par le colon qui se moquait bien des réalités ethniques de l’ancien Oubangui-Chari (d’après le fleuve qui traverse le pays) comme de la Terre des esclaves, telle que l’avaient baptisée les Arabes qui la sillonnaient comme un terrain de chasse pour leurs razzias esclavagistes.

Décolonisation ?

La France, fille aînée de l’Eglise, est aussi la mère de la République. Un concept qu’elle a jugé universalisable à l’humanité tout entière. Territoire administré par les Français en 1889, l’Oubangui-Chari devient République centrafricaine en 1960, ponctuant ainsi, par la loi Deferre, la volonté française d’octroyer l’autonomie à tous ses territoires d’Outre-Mer. Les colonies équatoriales françaises s’étaient massivement prononcées pour le « oui » au référendum sur la Communauté franco-africaine de 1958 qui allait sceller leur destin. Une « libération » au goût amer sur laquelle nous reviendrons.

Père fondateur de la République centrafricaine, Barthélémy Boganda — qui en fut aussi le premier président ainsi que le président du Grand Conseil d’Afrique Equatoriale (AEF) — est un défenseur du panafricanisme (l’unification des africains et de la diaspora africaine), dans la droite ligne d’un Gamal Abdel Nasser — figure éminente du panarabisme. Il pense l’Afrique comme un Européen pense l’Europe, à tort ou à raison, c’est-à-dire comme une communauté. Or, si l’Europe possède des dénominateurs culturels et même civilisationnels communs, si l’on peut, sans faire trop de tort à la complexité de notre histoire, se réclamer de l’héritage hellénique, romain ou chrétien, en Afrique, cette tendance est un non sens total. Une grande idée, sans doute, mais qui relève bien plus de l’utopie que du mythe, donc d’une attente envers le futur. Une idée qui, soulignons-le, s’articule paradoxalement avec le bagage idéologique du colon.

Boganda & De Gaulle
De Gaulle et Boganda

C’est pourquoi l’on a meilleur temps de parler des Afriques. Assimiler le continent noir à une sorte d’Europe pauvre qui ne se différencierait que par sa mélanine est une aberration. A ce propos, le spécialiste de l’Afrique Bernard Lugan [1] écrit :

      « Au lendemain des indépendances, le continent africain connut des crises liées à la question de la définition de l’État, à l’incontrôlable essor démographique, à l’échec économique et commercial, à l’impuissance des organisations panafricaines et à l’apparition de nouvelles formes de conflictualité. Leur interprétation fut régulièrement faussée en raison du poids des idéologies alors dominantes. »

Au cœur de ces idéologies dominantes : le mythe universaliste du « vivre ensemble ». Un postulat qui fait fi de la réalité des rivalités ancestrales africaines, avant tout ethniques (voire raciales). Avant d’aller plus loin, quelques précisions [2] :

  • L’ethnie est un groupe humain considéré dans les seules particularités culturelles qui unissent ses membres ; communauté linguistique établie en principe sur son territoire traditionnel, elle ne se définit ni par la race, ni par le morphotype, mais d’abord par la langue.
  • La tribu est un groupement de clans ou de familles sous l’autorité d’un même chef. En règle générale, plusieurs tribus composent une ethnie et ont entre elles des liens de solidarité plus ou moins étroits ou conflictuels. Les Zulu, par exemple, étaient l’une des multiples tribus de la fraction septentrionale de l’ethnie bantuphone des Nguni.
  • Le clan est l’unité sociologique désignant un ensemble d’individus consanguins descendant d’un ancêtre commun. Chaque tribu est composée de plusieurs clans et d’un grand nombre de lignages.

Formes des guerres africaines d’« avant les Blancs »

Avant la colonisation, les guerres africaines eurent trois grandes formes :

  1. affrontements entre lignages ou tribus de même ethnie. Ex : Zulu et Ndebele-Matabele, toutes deux membres de l’ethnie Nguni ;
  2. affrontements entre populations racialement différentes engagées, les unes dans la conquête d’un territoire, les autres dans sa défense. Ce fut le cas de l’élimination des Noirs par les Berbères blancs au Sahara et des KhoiSan par les Nguni au sud du Limpopo ;
  3. affrontements entre peuples pasteurs, entre peuples pasteurs et peuples agriculteurs. C’est le cas de l’histoire de la zone sahélienne et est-africaine.

C’est dans ce décor que se joue la tragédie centrafricaine actuelle, autrement dit dans la lignée de conflits récurrents et permanents et de vieilles rivalités régionales. Nous verrons alors comment l’ethnocentrisme occidental traite les crises africaines : l’idée du déficit de démocratie, la conception des frontières étatico-nationales, la négation de la primauté du facteur ethnique sur le facteur économique dans les guerres africaines, le rôle des ONG basé sur la culpabilité occidentale.

Lire la partie II : La cruauté démocratique

[1] Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours, Ellipses, 2009, p. 851

[2] Bernard Lugan, Les guerres d’Afrique. Des origines à nos jours, éditions du Rocher, 2013, p. 9-10