centrafrique

Partie II : La cruauté démocratique

Par Youri Hanne

Principales ethnies qui peuplent la République centrafricaine (RCA) :

  • Baya (ou Gbaya) 25 à 33 %, peuple de la savane
  • Banda 15 à 27 %, peuple de la savane
  • Mandjia (ou Manza) 10 à 13 %
  • Sara 7 à 10%
  • Mboum 7 à 10 %
  • Ngbandi 4 %, peuple du fleuve Oubangui
  • M’Baka (ou Ngbaka) 3 à 4 %, peuple du fleuve Oubangui
  • Autres env. 2 %

© sabasavana.unblog.fr

Note : Ces chiffres, très aléatoires, sont essentiellement basés sur le site officiel de la CIA. Il semblerait que la proportion des Bayas et celle des Bandas soient exagérées, d’où le recours à une fourchette large.

La crise centrafricaine prend racine dans un contexte africain de rivalités et de luttes ancestrales interethniques. Ce postulat est essentiel à la compréhension des enjeux de cette crise et à la déconstruction du discours dominant tenu par la plupart des organisations internationales, les ONG, mais aussi la presse, qui s’en fait le relai peu scrupuleux. Un discours qui, nous y viendrons, diagnostique systématiquement un déficit de démocratie et des motifs économiques aux guerres africaines.

Les « coupeurs de route » opèrent dans la pure tradition de leurs ancêtres esclavagistes arabo-musulmans.

Depuis le début des exactions commises par la Séléka — milice essentiellement musulmane et arabophone — à l’encontre des populations centrafricaines non islamiques, et depuis les représailles des Anti-balaka — dirigées, par amalgame, contre les musulmans perçus à tort comme les complices de la Séléka — les observateurs de ces violences peuvent être tentés d’y voir un conflit confessionnel. Or, la religion ne remplit ici qu’un rôle amplificateur et polarisant, et non pas déclencheur du conflit. Tout comme le critère économique des guerres qui « entretient le galop mais ne le déclenche pas »[1]. De fait, les « coupeurs de route » de la Séléka opèrent dans la pure tradition de leurs ancêtres esclavagistes arabo-musulmans.

Mobiliser le sentiment religieux

En Centrafrique, on dénombre à peine 15 % de musulmans pour 85 % de chrétiens et d’animistes. Une large partie de la communauté islamique est d’origine tchadienne, soudanaise ou sénégalaise. Seuls 2 à 3 % de la population centrafricaine sont des musulmans indigènes. Jamais dans l’histoire de la RCA il n’y eut de tensions religieuses ; cette composante du conflit ne pouvait pas être le déclencheur de la crise. Elle contribue néanmoins à l’alimenter. En effet, les deux adversaires, Séléka et Anti-balaka, se livrent depuis des mois à une exacerbation de l’appartenance religieuse.

François Bozizé est issu de l’ethnie Gbaya. Il a été en exercice de 2003 à 2013 comme président de la République. En mars cette année-là, Michel Djotodia, un Goula, le remplace après un coup d’Etat fomenté par une coalition hétéroclite qui faisait la loi dans le nord du pays. Ce dernier a depuis été remplacé par Catherine Samba Panza le 24 janvier 2014. En transcendant les divisions interethniques, les rivaux Bozizé (exilé au Cameroun après le putsch) et Djotodia ont cherché à rassembler au moyen du sentiment religieux [2]. Bozizé a été renversé par la Séléka qui taillait la route depuis le Nord — région du pays où vivent l’essentiel des musulmans — sans que personne ne juge utile de les en empêcher. Et surtout pas la France, qui vient maintenant jouer les samaritains[3], alors même qu’elle demeure incapable de désigner « l’ami » et « l’ennemi » [4], de sorte qu’il est difficile pour les observateurs d’y voir clair et de trouver la cohérence dans la politique étrangère du Quai d’Orsay.

Qui comprend la politique africaine du QUai d'Orsay ?
Qui comprend la politique africaine du Quai d’Orsay ?

Sans entrer dans les détails des multiples conflits et déséquilibres qui meurtrissent la Centrafrique depuis son indépendance en 1960, on peut retenir ceci [5] :

En 45 ans d’indépendance, soit de 1960 à 2005, la RCA avait déjà été sous la coupe de régimes militaires pendant 28 ans ; connu une vingtaine de coups d’État (ou tentatives), soit quasiment une crise militaire tous les 2 ans ; promulgué 7 constitutions, soit une remise en cause de la loi fondamentale tous les 6 ans ; désigné 20 gouvernements et 450 ministres ; elle avait vu s’exprimer une douzaine de grands mouvements de revendication salariale et vu de nombreux projets d’assistance être abandonnés (Japon, République Fédérale d’Allemagne, France).

Recourir à des concepts occidentaux

L’explication de ce déséquilibre permanent réside dans ce que les « Occidentaux » considèrent comme étant la solution aux problèmes africains : la démocratie. In extenso, la croyance que les crises africaines peuvent être résolues en comblant le déficit démocratique et le manque d’institutions œuvrant au développement de la démocratie, au sein de chaque Etat-nation. Ce discours, accompagné du sentiment de culpabilité occidental envers le continent africain qui s’explique par la tendance auto-flagellatrice européenne, constitue le socle des interventions, subventions et ingérences européennes dans les affaires africaines. Or, il est calqué sur des concepts bien de chez nous : la perception étatico-nationale du territoire et la nécessité de démocratie. Ces concepts se prêtent bien mal à la réalité africaine.

« Bâtis à l’intérieur de frontières artificielles, les États post-coloniaux sont trop souvent des coquilles juridiques vides ne coïncidant pas avec les patries charnelles qui fondent les véritables enracinements humains » [6].

Individualistes, nos sociétés n’ont que peu à voir avec les sociétés africaines. Basées sur le groupe, ces sociétés où l’appartenance ethnique est fondamentale dans la perception de l’autre, où la notion du futur est bien différente de celle que nous vivons en Europe, où les coutumes sont ancestrales, la frontière coloniale de l’Etat-nation est négatrice de l’équilibre qui la précédait. Un équilibre basé tantôt sur la transhumance millénaire, le nomadisme ou un modèle agro-pastoral. L’artifice colonisateur et le fantasme universaliste de l’Etat-nation ont pulvérisé les entités ethniques, tribales et même villageoises pour y substituer des territoires administrativement cohérents. Les rapports entre les populations ont donc été partout bouleversés ou figés [7].

Condamner les minorités à la sujetion

En sus du concept d’Etat-nation, la démocratie individualiste est sans doute le facteur incontournable pour comprendre les crises africaines, tant il est récurrent. Précisons d’emblée que ce n’est pas la démocratie en soi qui est inadéquate en Afrique. Mais plutôt la méthode que le géographe Bernard Lugan appelle l’«ethno-mathématique », soit la logique du one man, one vote. La primauté de l’appartenance ethnique est la raison flagrante, qui fait de chaque scrutin électoral sur le continent, le reflet des proportions démographiques des ethnies qui y participent. L’histoire du Mali avec ses 95% de sudistes, celle du Rwanda avec ses 85% de Hutus, face auxquels les minorités ont été forcées de jouer le jeu démocratique, ne pouvaient déboucher que sur des drames.

Un boulevard pour la vengeance

Aujourd’hui, la Centrafrique souffre encore du vieux contentieux, toujours présent dans les mémoires, entre les populations razziées jusqu’à ce que les Français ne tuent les derniers esclavagistes, au début du siècle dernier. Sous le mandat de Sarkozy, le retrait des bases militaires françaises de la région dénote une volonté d’abandonner les populations centrafricaines à leur sort et au tracé des frontières qui leur a été imposé.

Bienvenue à Bangui
Des militaires français à Bangui

Profitant de la faiblesse du pouvoir, la Séléka — à moitié composée de Janjawids qui sévissaient auparavant au Darfour et au Sud-Soudan insurgé — s’est ruée sur cette aubaine pour s’emparer du pouvoir. Le raid de la Séléka sur Bangui — capitale de la RCA — et ses pillages ont épargné les commerces et les habitations musulmans. Dès lors, les ingrédients étaient réunis pour agrémenter le mille-feuille ethnique centrafricain d’un nappage confessionnel aggravant. Les Anti-balaka se jettent corps et âme dans une logique de vengeance [8].

A suivre.

[1] Bernard Lugan, interview réalisée par Youri Hanne le 22 mai 2014 dans la Loire (F), pour le compte de GNRD.

[2] Thomas Flichy de la Neuville, Centrafrique, Pourquoi la guerre ?, Lavauzelle, 2014

[3] L’Opération Sangaris  — résolution 2127 du Conseil de Sécurité des Nations Unies — censée mettre un terme aux exactions commises, n’a pas empêché les raids de la Séléka et a laissé les convois de la milice regagner le nord du pays, à deux pas de la frontière soudanaise qu’ils peuvent franchir pour fuir à tout moment. Les Français ont tenu à laisser en place le président autoproclamé Michel Djotodia (source : Bernard Lugan, L’Afrique Réelle N°50, février 2014).

[4] B. Lugan, L’Afrique Réelle N°52, avril 2014

[5] José Binoua, Centrafrique. L’instabilité permanente, L’Harmattan, 2005, p.15

[6] Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours, éd. Ellipses, 2009, p. 854

[7] Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours, éd. Ellipses, 2009, p. 860

[8] Article de Jeune Afrique : Bozizé menace de revenir en RCA régler ses comptes.