Métula, à la frontière libanaise

Me voici dans les rues de Métula pour mes premiers pas, à la fois journalistiques et en Israël. Ce petit village de montagne – entouré du sud-Liban – caresse la ligne bleue tracée en 2000 par l’ONU après le retrait des troupes israéliennes du pays aux cèdres. J’ai quitté Genève – cité de Calvin où le seul mur érigé est celui des réformateurs – pour un village sans kippas ni fromage à fondue. Les clichés ont la vie dure, paraît-il.

Article initialement publié le 18 janvier 2013 par Youri Hanne © Metula News Agency

Ce matin, j’ai de la pita sur la planche. Faites pas de chichis, asseyez-vous et mangez ! La première mission qu’on m’a confiée consiste à récolter les intentions de vote des passants métouliens et à les cuisiner un peu sur leurs motivations en vue des élections imminentes à la Knesset, à J-4. Les sondages, pensé-je en descendant de la rédaction au village, ça forme la jeunesse.

Rapidement, je constate qu’à la campagne on a le temps. Comme on dit chez moi, « il n’y a pas le feu au lac » – même si on fabrique beaucoup de montres en récitant des proverbes à la c. .

Mes interlocuteurs prennent le temps, ne serait-ce que pour adresser un sourire de bienvenue au jeune gringalet à l’accent français, fraîchement débarqué, qui leur tend un micro (imaginaire, bien sûr – le stagiaire est très minimaliste). Sur une dizaine de Métouliens interrogés, tous m’offrent quelques minutes ou se confondent en excuses parce qu’ils n’en ont pas à disposition –, ou que les mots manquent (l’hébreu étant encore pour moi comme le soldat qui roupille sous l’Arc de Triomphe à Paris, inconnu).

De là où je viens, les vaches regardent passer les trains. Il faut vraiment avoir la flamme pour suivre la politique. D’aucuns se targuent que la Suisse dispose du système le plus démocratique au monde, cela reste à démontrer.

Métula, j'arrive !
Métula, j’arrive !

J’ai vite fait de constater qu’il n’y a pas de « vote métoulien ». Même si tous se disent déterminés à voter et m’assurent être très concernés (si si !), les choix des baguenauds divergent. Ici, me questionné-je, vote-t-on comme on écrit, de droite à gauche ? J’ai d’ailleurs du mal à lire les enseignes. Je reste donc dans la rue. Il fait beau et chaud en plein mois de janvier.

Le Khadash (nouveau) – le parti communiste arabo-juif – me fait déjà les yeux doux. Khaya, la vingtaine avenante et le regard espiègle, me confie être très sensible à la coopération avec les Arabes pour la création urgente d’un Etat palestinien. L’environnement aussi, ajoute-t-elle, me préoccupe beaucoup.

Initials BB

Bibi, les initiales qui donnent des frissons (Initials BB – ou la chanson de Gainsbourg qui me fait le plus fantasmer, il y a sans doute un lien !). Vu de Suisse, Bibi Netanyahu est le genre de personne à angoisser un peu mes proches, qui m’imaginent dans un pays dangereux en situation de survie. Pourtant, à Métula, je n’ai trouvé qu’une seule personne qui s’apprête à voter pour l’actuel premier ministre. C’est d’ailleurs la seule qui m’ait répondu en français. Allez comprendre… Préoccupation numéro 1 : la sécurité. Puis le travail. Qui est-ce qui se réjouit de ces réponses pour son article ? C’est bibi !

Galit travaille à la mairie. Une jeune fille qui fume sa cigarette devant l’entrée me l’a recommandée. « Elle, elle pourra répondre à tes questions », et c’est sa façon de se débarrasser poliment de moi. Dans une autre pièce que celle de la réception, sacro-sainte déontologie journalistique oblige, Galit s’emballe : « Et pourquoi donc Bibi serait-il le meilleur pour ce pays ? Les gens ici votent à droite et ne savent même pas pourquoi. Ils sont obsédés par leur sécurité et ont besoin de se sentir appartenir à un grand groupe ! ».

Vous avez confiance en vos concitoyens ?, me permets-je à l’endroit de Galit. « Bien sûr », lance-t-elle, « mais ils ne sont pas prêts pour le changement. Il faut cent-cinquante ans à un Métoulien pour choisir un bon maire, tu vois ce que je veux dire ? ». Je vois pas mais j’imagine. Pour Galit, ce sera Shelly Yékhimovitch. Ce qu’il faut, assène-t-elle, c’est mettre le paquet sur l’éducation.

Les indécis, eux aussi veulent participer à mon enquête. Myriam en est à sa première votation. Déjà, elle se méfie des politiciens. Elle se laisse la semaine pour se décider. Noa, elle, va voter Avoda (le travail) [le parti travailliste, Yékhimovitch. Ndlr.]. « Les travaillistes, s’empresse-t-elle de demander pardon, parlent beaucoup mais ne font pas grand-chose, comme les autres d’ailleurs. Et ça la fout mal de parler sans rien faire pour que ça change. Il faut que je m’applique cela à moi-même pour commencer ».

Si tu veux la paix…

Puis, il y a les habitués, les quasi-militants. Mikhal, en ouvrant la portière de son 4×4, m’assure que Naftali Bennett est l’homme de la situation. « Bibi fait de l’argent sur le dos des pauvres », me déclare-t-elle. « J’hésite à voter Tsipi Livni parce que c’est une femme et ça compte pour moi. Mais Bennett, poursuit cette quinquagénaire, est sans doute mieux. Comme Sharon, avant lui, il saura s’adapter une fois sur le trône, et, naturellement, il coopérera avec les Arabes. Je supporte l’armée – en vue de faire la paix ». Si tu veux la paix…

Kfar Kileh, vilage chiite photographié depuis la Rédaction © Youri Hanne
Kfar Kileh, vilage chiite photographié depuis la Rédaction © Youri Hanne

Khanane me confie ne pas connaître grand chose à la politique. Cette jeune maman porte son nourrisson sur son ventre et affiche un air perdu, un peu comme moi, voguant d’un trottoir à l’autre en quête d’un interlocuteur. « Bennett est un homme honnête. Ça suffit pour lui donner ma voix. Mais la politique », embraye-t-elle, « me passe au-dessus de la tête ».

Les gros titres

Shaï m’invite sur le siège passager de sa voiture pour l’interview. « On y sera plus tranquille ». Pour ce sexagénaire qui me rappelle les traits de Clint Eastwood, deux sujets priment : le processus de paix – tiens, surprenant pour le sosie de Clint – et une meilleure répartition des richesses dans la population. « Tu viens de Suisse, alors écoute ! », lance-t-il en regardant au loin par le pare-brise, pour avoir l’air d’un prophète : « Je rêverais que le sauvetage d’un chat par un jeune touriste fasse les gros titres dans ce pays, comme chez toi. Mais on en est très loin ».

« Il faut voter avec sa tête » Shaï

Même s’il refuse de me donner son nom de famille, Shaï m’explique que « pour voter à gauche », comme lui, « il faut voter avec sa tête. La plupart des gens votent avec leurs tripes ». Et à mon tour de relever que les gauchistes sont les plus à l’aise pour nous parler de politique à Métula…

A l’heure où j’écris, la Suisse débat d’une initiative populaire – soumise au vote le 3 mars prochain – dans le but de limiter les rémunérations abusives dans les sociétés anonymes suisses cotées en bourse. Peu importe les détails, le propos est d’ouvrir une fenêtre sur le système helvétique, dans lequel – même si on ne vote pas encore sur l’endroit où incinérer les chiens écrasés – les citoyens sont fréquemment appelés aux urnes (et même par correspondance) afin de s’exprimer sur des textes de loi.

Tant aux plans communal, cantonal que fédéral, qui sont les trois niveaux politiques de la nation helvétique, le peuple peut soumettre ou contester des projets de loi. J’en parlerai à Shaï, tiens, histoire d’enrichir ce monologue.

Et le Hezbollah dans tout ça ?

Bref, il y a de tout à Métula, même si les gens semblent se rendre aux urnes sans être transcendés par ces élections. L’échantillon sur lequel porte mon sondage n’est pas suffisamment représentatif pour lui consacrer une analyse politique de la situation israélienne. Pour le petit suisse (1m93 tout de même) importé que je suis, une mise en perspective des systèmes suisse et israélien s’avère toutefois alléchante. D’ici là, j’en saurai sans doute plus sur ce qui se joue actuellement en Israël, à la Knesset, et sur mes voisins bucoliques de Kfar Kileh (Liban), contrôlé par la milice du Hezbollah, à moins de 400m de mon lit.