Fanon

Réflexions sur la (dé)colonisation israélienne à travers Frantz Fanon.

Trafalgar propose ici un article qui n’engage que son auteur dont le mérite est de discuter la notion de « colonie » à l’égard d’Israël. Un terme qu’il estime abusif et qu’on retrouve fréquemment dans les médias. En conviant l’auteur des Damnés de la Terre dans la réflexion, Stéphane Juffa, rédacteur en chef de l’agence israélienne Ména, rejette l’analyse selon laquelle la lutte palestinienne serait une lutte pour la colonisation. Rappelons que pour les Nations unies, c’est le terme de « settlement » (implantation) qui prévaut dans les territoires palestiniens.

Par Stéphane Juffa, article initialement publié par © Metula News Agency en août 2004

Pour beaucoup de personnes équilibrées, l’opposition politique acharnée à Israël et l’expression qu’elle trouve dans la plus grande partie des médias francophones n’ont qu’une seule explication : L’antisémitisme.

Lorsque l’on constate, en effet, non plus seulement les prises de positions extrêmes dans la presse française mais carrément des mises en scène préméditées d’informations erronées, dans les seuls buts de porter atteinte à l’État hébreu et d’alimenter la sympathie du public pour les Palestiniens, c’est un sentiment qui peut légitimement se dégager.

Comment, dans un même souffle, les gens de l’Obs, par exemple, après avoir imputé des crimes de miliciens palestiniens contre d’autres Palestiniens à l’armée israélienne, peuvent-ils encore soutenir « qu’ils expriment une critique à l’égard d’Israël et qu’ils ne sont en aucun cas antijuifs » ? Comment se fait-il que l’on retrouve la même réaction de pucelles outragées, lorsque les fabricants de la culture anti-israélienne sont pris la main dans le même sac, que ce soit sur les chaînes télévisées, au Monde et au Diplo, bien sûr, à Libé, dans les dépêches de l’AFP mais aussi, de façon certes moins systématique, sous la plume de certains auteurs du Figaro et même de l’Express ?

La manière paresseuse de répondre à ces questions consiste à invoquer soit un antijuivisme caractérisé de toute l’intelligentsia française – ce qui constitue une hypothèse hasardeuse, il faut bien l’avouer – soit à y voir l’existence d’un complot médiatique, dans lequel les conjurés seraient dirigés par une main organisatrice, ce qui n’est pas beaucoup plus plausible.

Ça n’est pas seulement qu’il faudrait expliquer comment autant de personnes, intelligentes au demeurant (ou par hypothèse), aux sensibilités et aux intérêts différents, accepteraient de se liguer afin de coordonner la désinformation contre Israël. C’est également que ces personnes prendraient le risque énorme d’être tôt ou tard dévoilées et qu’elles s’exposeraient ainsi à la vindicte d’autres intellectuels et à celle de l’Histoire.

Tremper dans un complot organisé contre des juifs n’est toujours pas un acte pardonnable dans la France d’aujourd’hui. Ceux que nous avons appelés les « fumiers » ou les « répètent merdes », s’ils sont disposés à inventer des complots extraordinaires du Mossad et même à affirmer qu’il y a, dans la conduite du peuple d’Israël, une propension à prendre du plaisir à humilier, ne sont pas prêts à participer à une action coordonnée dont le but stratégique serait le dénigrement d’Israël.

Et puis, il suffit de songer à la structure gigantesque que la coordination d’un complot de ce genre exigerait et aux risques d’indiscrétions parmi une masse aussi nombreuse de journalistes. Non, nul doute que si une conjuration de ce type existait, cela ferait longtemps que la Ména vous en aurait livré les structures ainsi que le nom des participants.

Certes, je ne prétends pas qu’il n’existe pas des aires de rencontres pour les propagandistes de l’anti-Israël, je pense particulièrement aux signataires du manifeste, dit « pétition pour le droit de critiquer la politique du gouvernement israélien » ou à ceux des premières pétitions d’Olivia Zémor, qui comptaient dans leurs rangs nombre de barons de la presse parisienne, comme Edwy Plenel et Jean Daniel. Je ne dis pas que Jacques Chirac ne donne pas le ton, la licence et le passe-droit, a priori, par communiqués des Affaires Etrangères interposés, l’AFP et les chaînes publiques de radio et de télévision de critiquer Israël au-delà de toute mesure. Je n’affirme pas non plus que ce nouvel épisode de la peste antijuive en France ne procure pas d’érections malsaines dans les pantalons des antisémites primaires et traditionnels, qu’ils soient d’ailleurs de droite comme de gauche.

Ce que j’affirme, cependant, c’est que ces manifestations sont en fait des sous-ensembles d’une théorie directive extérieure, qui ne vient ni de la maison Chirac ni du Monde mais qui crée un lien solide entre eux. Il s’agit de fait d’une théorie politique profonde et puissante, au point de me persuader qu’elle éblouit la majorité des désinformateurs anti-israéliens, jusqu’à les convaincre honnêtement que ce sont eux qui suivent les chenaux du bien et de la conscience. Au point, aussi, (c’est ainsi que cela fonctionne psychologiquement) que cette certitude politique « d’agir pour le bien des hommes et dans le sens de l’Histoire », les fait subordonner ce qu’ils considèrent toujours être des erreurs techniques, faites de bonne foi, à l’accompagnement de l’essentiel, dont ils se considèrent les dépositaires intellectuels et moraux.

Le syndrome des guillemets de Jean Daniel est tout à fait symptomatique à cet égard : Bravant le danger qu’il y a à proposer une explication incroyable au brûlot de haine concocté par sa fille à propos des « meurtres sexuels » organisés par Tsahal, le patron de l’Obs a préféré se perdre corps et biens dans une explication technique sans issue, que d’envisager qu’il existât chez lui une erreur d’approche fondamentale.

Pour rejoindre ce club des metteurs en scène de la vérité sur Israël, il existe deux conditions d’entrée. Une fois ces formalités intellectuelles remplies, la simple adhésion à cette théorie politique vous rend ignifuge, en principe et pour autant que cette théorie soit correcte et concordante avec les termes du conflit israélo-palestinien, contre toute accusation d’antisémitisme et vous met hors de portée des critiques de la raison pure.

Pour se draper de cette invisibilité qui rend insaisissable et obligatoirement juste, il suffit d’adhérer aux thèses des existentialistes sur la décolonisation et d’accepter de se persuader qu’Israël est une colonie. Vous allez d’ailleurs rapidement comprendre l’importance de la conservation, à tous prix, de la sémantique insidieuse de l’AFP pour relater notre guerre. L’enjeu est colossal, comme il n’y paraît pas ; il s’agit de maintenir la dialectique du conflit israélo-palestinien dans le strict cadre d’une rébellion contre la colonisation. Si les colonies devenaient des implantations, les activistes et les militants, des criminels de guerre, les mouvements radicaux, des organisations terroristes, l’AFP sortirait de la dialectique anti-colonialiste et, dans sont giron, les légions de répètent-merdes, qui répandent ensuite la « juste parole » aux quatre coins de l’Hexagone et même un peu au-delà.

Avant de se poser, à nouveau, la question de savoir si Israël est une colonie et donc, s’il s’agit effectivement d’un conflit colonial, je propose de laisser cette interrogation de côté, pour comprendre librement les hypothèses posées par les théoriciens de la décolonisation et pour saisir complètement l’étendue, la force et la perduration de leurs postulats.

Dans le vaste choix de ces théoriciens, j’ai choisi Frantz Fanon. J’ai fait ce choix pour l’authenticité du personnage, pour son intelligence indiscutable, pour l’inspiration qu’il a éveillée chez de grands philosophes, chez Sartre surtout, et qui a fini par transformer les thèses de ce psychiatre martiniquais en paroles d’évangiles. J’ai aussi choisi Fanon pour la non compromission de son discours, qui le rend clair et analysable ainsi que, parce qu’il devint l’une des figures de proue de la lutte pour la libération nationale algérienne. Parce que je suis persuadé que la plupart des intellectuels français considèrent le conflit israélo-palestinien comme la suite de leur guerre d’Algérie et qu’ils se montrent, pour le moment, incapables de discerner les divergences cruciales existant entre les deux conflits, autant qu’ils sont incapables d’imaginer que les Israéliens puissent s’occuper des Arabes d’une manière différente de la leur.

A suivre…

2ème partie

Frantz Fanon appartenait à deux mondes : celui de la psychiatrie occidentale, souvent jugée « impérialiste » et au monde pauvre des Antilles, dans lequel il avait grandi. Par identification avec ses origines, et parce qu’il eut à servir en Algérie, il embrassa la lutte de libération nationale du FLN et déclara la guerre théorique à la colonisation. Les bornes identificatrices du combat anticolonialiste, que Fanon allait poser, établirent le principe de la confrontation inéluctable entre les blancs et les noirs, mais surtout entre la culture occidentale et la culture non occidentale.

Ces principes, lorsqu’ils furent adoptés et repris par les philosophes et les psychanalystes progressistes européens devinrent statuts et ils conditionnent toujours aujourd’hui la perception de la majorité des intellectuels, des authentiques et des superficiels, dans leur vision manichéenne des conflits nord-sud.

Nul doute et nulle surprise que ces statuts ont été les axiomes formateurs des courants révolutionnaires et trotskistes en Europe occidentale, engendrant ferveur et adhésion, au point de former une espèce de religion laïque auprès de leurs nombreux adeptes. Et parmi les barons des médias français, le nombre d’individus ayant transité par cette école est tout à fait considérable. Difficile alors de s’étonner, de ce que les émanations des axiomes qu’ils ont appris et chéris, au point de s’identifier à eux corps et âme, au point de les jeter dans l’activisme – l’attitude qui préconise l’action concrète – engendrent toujours le système d’analyse qui décide de leur action.

Beaucoup de ces « ex », restant persuadés de la justesse des axiomes de leur expérience précédente, ont transformé leur activisme violent en expression littéraire ou journalistique. Dans la forme embourgeoisée dans laquelle ils exercent cet activisme, ils conçoivent souvent un sentiment de culpabilité – de ne pas avoir pu en faire plus et de ressembler aux canons de vie des impérialistes-colonialistes qu’ils s’étaient promis de combattre – qui les rend extrémistes dans leur condamnation des autres « colonialistes ». Qui découpe encore, dans leurs esprits, le monde en deux tranches inconciliables. Qui leur font préférer l’identification des situations aux axiomes qu’ils connaissent, plutôt que de procéder à une véritable analyse des états conflictuels. Qui les presse à identifier et à soutenir des leaders se réclamant de l’anticolonialisme, plutôt que de juger véritablement leur action ainsi que leurs objectifs. Culpabilité, enfin, qui les pousse à confondre entre la propagande et l’information, même si, dans leurs nouvelles « fonctions », ils ne sont présumés faire QUE de l’information.

C’est donc assez naturellement, que les « ex » regardent le conflit israélo-palestinien au travers de leurs lunettes des guerres coloniales. Naturellement aussi, ils évacuent tous les éléments factuels qui contredisent les principes qu’ils aimeraient adapter et ils encouragent leurs subordonnés à agir de la même façon. Cette manière de faire apparaît très clairement au Monde, qui, comme la Ména l’a démontré par de multiples exemples, évacue systématiquement de ses colonnes les informations concernant les assassinats inter palestiniens, tout comme l’intense problématique de l’action d’Arafat, telle qu’on peut la distinguer dans les comptes-rendus d’un journaliste palestinien de la qualité de Sami el-Soudi. C’est que ces vérité-là ne cadrent pas avec la théorie de la lutte de décolonisation ou plutôt, comme nous l’allons voir, qu’elles y sont spécifiquement mentionnées et jugées inhérentes à ce genre de conflit ; « normales », au point qu’il est inutile de les mentionner – ou juste par la bande – qu’il vaut mieux ne pas en parler, qu’on n’en parle donc pas !

C’est que, tout à une place réservée, une explication globale et infaillible, dans les rôles d’un conflit colonial, comme on peut s’en persuader, en lisant le must de Frantz Fanon, Damnés de la terre, (Paris, Éditions Maspero, 1961). Ainsi, le témoignage de Sami el-Soudi ne peut pas être crédible, puisque notre collègue, pourtant courageux et de gauche, appartient, par application théorique, à son corps défendant, à la « classe sociale intermédiaire », que caractérise Fanon. Classe faite de politiciens traîtres, d’intellectuels (el-Soudi), d’hommes d’affaires et de fonctionnaires locaux, qui, dans une situation coloniale, « aspirent à être comme leurs maîtres ». Dans cette typicité de conflits, cette classe intermédiaire « se met à ressembler de plus en plus aux colonisateurs et aux colons », à nous, les Israéliens, pour rester dans la même application de cette théorie.

Dans la presse française, on « connaît » par référence et par le « rôle qu’ils remplissent », l’action des personnes comme el-Soudi et comme le professeur Nusseiba. Ce sont des traîtres, au pire, des leurrés ou des opportunistes, au mieux et, de toutes façons, leur présence sur le damier est une présence parasitaire, intrinsèque à cette typicité de conflit, qui ne peut que ralentir le flot « naturel » de l’Histoire, qui freine et qui ennuie le processus de décolonisation. Alors pourquoi les nommer ? Pourquoi retranscrire ce qu’ils affirment ? Pourquoi leur prêter attention ? Pour aider ainsi les colonisateurs-oppresseurs ?

L’extrémisme des « ex », leur certitude dans l’issue finale du conflit et leur certitude dans la justesse de leur démarche propagandiste – tout ce qu’on fait pour répandre une opinion – provient d’un autre axiome de la théorie de la décolonisation, très clairement énoncé par Fanon : Fanon rejette en effet toute possibilité de solution d’un conflit colonial, autre que la lutte du colonisé pour sa libération. Et il précise encore, illustrant son propos politique par une déduction psychanalytique, qu’ « aucune quantité de concessions humanitaires de la part du colonisateur n’est de nature à restituer sa dignité au colonisé, si la relation coloniale n’est pas détruite lors de la lutte active. »

Ce qui explique vraisemblablement pourquoi, aucun des actes humanitaires concédés par les Israéliens ne trouve grâce sur le papier des journaux français. Mais c’est une babiole, presque un détail de cette histoire d’adaptation forcenée des termes de notre conflit à une théorie attenante à la guerre d’Algérie. Car les autres axiomes de Fanon sont plus tranchants encore. Ainsi, le Martiniquais souligne-t-il le besoin élémentaire du colonisé de détruire son oppression intériorisée par la liquidation de l’état d’oppression/colonisation.

C’est de ce fait que « dans son processus de libération, l’opprimé menace de détruire physiquement le colonisateur-colon (et souvent il le fait), tandis que simultanément, il le menace et l’attaque psychologiquement (symboliquement), parce que son comportement », toujours selon Fanon, « est illogique ».

Expliquant suffisamment la mollesse des condamnations françaises – gouvernementales et médiatiques – à l’encontre des assassinats collectifs palestiniens de civils israéliens et l’entêtement de l’AFP à défier à la fois le dictionnaire et les acquis de la science politique, en continuant à qualifier les implantations juives du nom de colonies, parce que ces assassinats collectifs s’inscrivent normalement dans le cadre d’une guerre de décolonisation, dès lors qu’on parle de colonies juives, ce phénomène de normalisation du crime de guerre palestinien est encore renforcé par le principe suivant établi par Fanon :

« L’absence de logique (dans les actes du colonisé en lutte, Nda.) découle des expériences déshumanisantes vécues dans une situation oppressive. »

Cette proposition de Fanon explicitant, en outre et sans doute, la raison qui pousse les Français à définir, contre vents et marrées, l’état psychologique des terroristes et des kamikazes palestiniens de « désespéré ». Ce, en ignorant (évacuant) simultanément le conditionnement au martyre (shyhada) effectué par l’autorité palestinienne, Yasser Arafat, sa télévision, les Imams et les organisations terroristes sur toute la population palestinienne et surtout les enfants.

« Désespérés » ou fanatiques nationalistes ou religieux, c’est une des autres questions que l’adoption aveugle de la typicité apparente du conflit israélo-arabe évite de se poser. Par extension significative, et en temps que pilote, il ne me semble pas que les pilotes-kamikazes du 11 septembre 2001 étaient des desperados, ni que des desperados auraient pu accomplir de tels exploits aéronautiques ; je relève également que les connaissances de ces hommes, ainsi que leur capacité à apprendre des techniques relevant de la haute technologie, les plaçait, a fortiori et indiscutablement, hors de la catégorie des désespérés.

Est-ce alors pour cela que les « ex » s’abîment les ongles à essayer de trouver (et d’imposer arbitrairement une stricte distinction sémantique pour les qualifier) une différence entre les terroristes palestiniens et les autres terroristes arabes, à moins que ce ne soit avec les mêmes terroristes palestiniens, lorsqu’ils agissent dans d’autres conflits arabes, comme en Irak ? Ces autres différenciations forcenées – catégorielle et narrative – ne résistant à aucune critique analytique, on en arrive à déduire de leur emploi un autre effet obsessif de la nécessité, pour les « ex », de camper, à tout prix, même à celui consistant à braver répétitivement le ridicule, l’éthique et l’intelligence tout court, la guerre d’Israël dans le schéma étroit et déformant de la dialectique de la guerre de décolonisation.

A suivre…

3ème partie

« Le colonisé explose », écrit Frantz Fanon, « tentant de détruire la situation coloniale, dont il attaque tous les symboles et les représentations et dans de nombreux cas, cela le mène à sa propre destruction et à celle de son peuple. »

En apparence, si l’on adapte l’Intifada à la typicité de la lutte anticoloniale décrite par le philosophe antillais, la proposition qui précède ressemble à un soulier de verre, conçu spécialement pour le pied de Yasser Arafat-qui-explose.

Et la proposition qui suit, semble également faite sur mesure pour définir la vanité du combat des Israéliens colonialistes. En fait, c’est un peu plus compliqué que cela, il s’agit d’une structure sémantique appelée à remplir plusieurs rôles : Persuader l’oppresseur qu’il ne peut pas vaincre, comme je viens de l’écrire, mais aussi persuader l’oppressé qu’il ne peut être vaincu et, troisièmement, informer les témoins des méthodes comportementales outrageantes que le colonisateur « utilise » ou « utilisera » forcément, parce qu’il remplit un rôle, dans un conflit de type anticolonialiste caractéristique.

« L’oppresseur, faisant face à l’explosion, réalise que ni sa puissance physique ni son pouvoir mental ne peuvent l’aider à se défendre physiquement et psychologiquement ». Cette phrase ne manquera pas de rappeler aux lecteurs de la Ména les hourras à peine dissimulés des médias français, lorsque, constatant qu’un assassinat collectif palestinien a pu se produire, en dépit des mesures prises par l’armée israélienne, ils ont tendance à exulter. Des expressions du genre « Voilà qui prouve au gouvernement israélien que ni les mesures de répression, ni la construction de la barrière de sécurité n’assureront la sécurité de la population israélienne » font alors florès. Évacuant à nouveau les réalités qui gênent dans le parallélisme désiré entre la théorie des guerres de décolonisation et le conflit israélo-arabe, comme la constatation de ce que la vie des populations israéliennes est redevenue quasi normale depuis l’érection de la partie principale du mur et que l’incapacité des activistes palestiniens à assassiner des civils israéliens croît proportionnellement à l’avancée des travaux, les « ex », se raccrochant à des meurtres sporadiques, limités et de traîne, s’appliquent à faire entendre, à la moindre occasion, l’axiome fanonien.

Beaucoup de consommateurs d’information, alors, sous le coup de la surprise de trouver ces manifestations de satisfaction dans les médias généralistes, se fâchent, comprenant que les « journalistes » se réjouissent de la capacité qu’ont les terroristes palestiniens à poursuivre leurs assassinats collectifs. Se réjouissent-ils de la mort des enfants israéliens ? – Non, pas directement, en tous cas. Par contre, il sont véritablement satisfaits en pensant constater que les prophéties décrivant le sens le la lutte anticolonialiste se réalisent et, par déduction, qu’il s’agit bel et bien d’un conflit anticolonialiste, oppresseur-opprimé. C’est assez con, pour le commun des mortels, tandis que c’est plein de sens pour les ceux qui sont issus des écoles révolutionnaires occidentales des années 50 et 60. Et ce sont eux qui tiennent les plumes et qui forment la relève.

« Il peut tuer (l’oppresseur Nda) et torturer plein de colonisés mais la rébellion continue, parce que, sans logique, dans leur rage aveugle, ils (les colonisés) se moquent de souffrir et de mourir », dit Fanon, sans savoir qu’il allait générer une véritable chasse à l’inhumanité israélienne dans les rangs de ses cadets. Chasse aux actes d’inhumanité, qui fait écho à l’énumération hallucinatoire et hallucinante par Yasser Arafat de la liste des crimes du colonisateur sioniste. Arafat dit : Les Israéliens utilisent des munitions à l’uranium appauvri, des armes chimiques ; les « ex » répondent en écho, en diffusant l’imposture du petit Mohamed, tué par les tireurs israéliens sur les genoux de son père. Le Vieux dit : Ils empoisonnent nos puits, ils utilisent tous leurs avions pour génocider le peuple palestinien ; les « ex » répondent, inventant l’histoire des soldats violeurs, les photos des dégâts d’obus de chars israéliens fantômes à Rafah etc.

Ce que le lecteur devrait comprendre de cette situation, c’est que, si les ingrédients d’une guerre de décolonisation n’existaient pas dans le narratif du conflit, ce ne serait pas (ça n’est évidemment pas) une guerre de décolonisation. Lors, au théâtre de l’absurde, les « ex » s’attendent à un comportement inhumain de la part du colonisateur israélien. Et quand cette attitude ne vient pas, les « ex » n’hésitent pas à inventer des actes monstrueux. C’est le prix qu’il y a à payer, aux dépends de la déontologie, si l’on veut rester dans la logique de Fanon et de Sartre.

A propos de cette attente dont je parle, j’ai une petite anecdote révélatrice à vous dire. Un journaliste « ex », auquel je venais de présenter le film de la Ména au sujet de la mise en scène de l’affaire A-Dura, eut ce jour-là cette réaction enrichissante :

« Et alors, ça n’a aucune importance de savoir si cette histoire est vraie ou s’il s’agit d’un trucage. Vous (les Israéliens) avez déjà tué des Mohamed A-Dura par centaines et c’est un fait que vous ne pouvez pas discuter ! »

Un de plus, un de moins ? Non.
D’abord parce que les Israéliens n’ont pas tué des centaines d’enfants palestiniens et qu’on ne peut ainsi brader les existences humaines mais principalement, parce que le cas A-Dura possède une signification symbolique bien particulière, celle d’un comportement inhumain de la part du « colonisateur » israélien. Selon le seul « témoin » de l’ »assassinat » de Mohamed, le caméraman de FR2 Talal Abou Rahma, les soldats israéliens auraient « tiré durant quarante-cinq minutes, sans discontinuer, en direction de l’enfant dans l’intention de le tuer ». On ne parle pas ici d’un cas de décès collatéral, d’un enfant mort durant un échange de feu, d’un enfant tué parce qu’il se trouvait à proximité de la victime d’une élimination ciblée, on définit le comportement de soldats, qui auraient pris un enfant pour cible, parmi des centaines d’adultes présents sur le carrefour de Netzarim et qui se seraient acharnés à l’abattre.

Dans la normalisation du meurtre d’enfants que nous impute ce collègue « ex », se situait un message ramenant aux axiomes de la typicité des guerres de décolonisation, une fatalité artificielle, qui signifiait aussi bien « vous avez déjà tué des enfants » que « nous savons que vous allez en tuer » et où les deux comportements, la constatation et la prophétie, se rencontraient dans la confusion des temps. Et surtout, la préséance de la logique révolutionnaire sur la réalité lui faisait faire la plus grande des confusions pour un journaliste : Il attachait la même importance évènementielle à un reportage de guerre truqué qu’à un reportage authentique.

Ca me rappela la fameuse phrase de Deng Xiaoping : « Qu’importe qu’un chat soit noir ou blanc, du moment qu’il attrape les souris ». Qu’importe la constatation factuelle de l’évènement « inhumain », lorsque l’on sait que de tels comportements sont inéluctables de la part de l’oppresseur lors d’un conflit colonial ? Relever de vrais comportements inhumains ou se faire l’écho de leurs simulacres, mis en scène par les opprimés, avec le concours des « ex » consentants, cela illustre, de toute façon, les péripéties du conflit d’ordre colonial que l’on a constaté.

Vu sous cet angle, le lecteur comprendra mieux la réaction d’Askolovitch relativement à l’affaire A-Dura ou celle de Jean Daniel, dans celle des soldats violeurs, qui est aussi la réponse globale des médias français face à la multiplication des cas de désinformation déshumanisante pour Israël et ses soldats : Ils plaident l’erreur technique. La faute sans importance. Le rôle non prépondérant des médias dans leur présentation du conflit israélo-palestinien. Entendez : Il s’agit d’une guerre coloniale dans laquelle Israël est l’oppresseur, le rôle des médias, dans ces conditions, ses erreurs techniques, parfois, ne peuvent rien changer dans la caractérisation de ce conflit ; cessez alors d’accuser sans cesse la presse et les « journalistes », ils n’y sont pour rien !

Quant à l’abjection des crimes de guerre commis par les activistes palestiniens sujets au désespoir, elle est systématiquement évacuée de la représentation de ce conflit. Il est en effet très rare que les télévisions, persuadées qu’il s’agit d’une guerre de décolonisation, s’attardent sur les images des corps déchiquetés de passagers d’un autobus ayant été soumis à un assassinat collectif palestinien ; très rare que ces télévisions consacrent des reportages aux morts et aux blessés, victimes de ces actes, aux mutilés, dont la joie de vivre a été fauchée par la terreur des activistes d’Arafat et du Hamas.

Dans la logique qui prévaut – la logique inverse de l’attente de comportements inhumains du fait de l’oppresseur, sur laquelle on crée, lorsque l’occasion se présente, des simulacres de comportements monstrueux – on aura tendance à ne pas s’appesantir sur le sort des colons-colonisateurs. Lors d’une démarche plus ou moins inconsciente, on considérera qu’ils ont reçu le châtiment qu’ils méritent.

Il est ainsi significatif de constater, qu’alors qu’un effort constant est fourni par les médias français afin de personnaliser à tout prix les victimes palestiniennes, la même dose d’effort est symétriquement appliquée pour dépersonnaliser les victimes israéliennes. On lira systématiquement, par exemple dans les dépêches de l’AFP, que « le jeune Ahmed X, âgé de 15 ans, a été abattu par des tirs de soldats israéliens à… » tandis que les victimes des assassinats collectifs palestiniens demeurent, la plupart du temps, anonymes dans les médias français. Il est par ailleurs fréquent que les mêmes médias consacrent de longs reportages à recueillir les témoignages des familiers du kamikaze mort – souvent dithyrambiques pour l’auteur d’un crime contre l’humanité – alors que les parcours de vies de leurs victimes civiles israéliennes ne trouvent d’habitude aucun reflet dans ces organes d’information.

Sur cette apologie apparente de la barbarie, la lecture des théories énoncées par le philosophe antillais de la décolonisation algérienne est également éclairante. Pour Fanon, la libération du colonisé passe obligatoirement par la lutte qu’il entreprend tel qu’il est et non selon les canons d’un combattant idéal de la condition humaine. La condition de ruine humaine, de sauvage primitif étant, selon le colonisé martiniquais, le « résultat inévitable de la déshumanisation engendrée par la condition coloniale ».

Expliquant, avant terme, la férocité des militants palestiniens et partant, parce qu’il existe une explication victimaire, leur évitant la qualification de terroristes dans le lexique des « ex », Fanon affirme que le processus de libération commence précisément à la plus basse et la plus dégradée des conditions et que cette condition humaine constitue en fait la matière première de la rébellion. Il écrit aussi qu’à un certain stade du processus de la lutte pour la décolonisation, l’oppresseur feindra de vouloir négocier avec les rebelles, précisant que cette péripétie est un passage inévitable dans le processus. Et Fanon, de s’empresser de relever que les opprimés ne seront « pas assez fous » pour tomber dans ce panneau.

En allant au fond des hypothèses de Frantz Fanon sur ces deux sujets, on remarque que l’analyse sereine de ses théories établit, par une digression logique et indispensable, que pour ceux qui adaptent ces théories au conflit israélo-palestinien, l’attaque systématique de civils israéliens par des personnes palestiniennes armées, de même que le sabotage par Yasser Arafat de toutes les propositions de solutions pacifiques, seraient des éléments inhérents et nécessaires de la révolution palestinienne. Mais pas seulement ! La même déduction nous amène à observer, à contrario, que si ces manifestations étaient exclues de la lutte palestinienne, celle-là ne répondrait pas aux critères de qualification, très stricts, d’une guerre de décolonisation.

D’une part, on en sait ainsi un peu plus à propos des attentes des timoniers principaux des médias français, ainsi que des fondements conceptuels de la « théorie de la parenthèse », qui veut que l’existence d’Israël ne soit qu’un évènement historique éphémère de l’histoire. Mais d’autre part, il y a désormais urgence intellectuelle à se pencher sur la relation existant entre le reclus de la Moukata de Ramallah et la théorie de la guerre de décolonisation.

Les lignes directrices de la vision d’Arafat, pavant son aphorisme du « Porte-avions », sont par trop coïncidentes des principes énoncés par Fanon pour qu’on puisse, ne serait-ce qu’imaginer, qu’elles sont le fruit du hasard. En les citant en vrac : La victimisation à outrance de son peuple, la diabolisation de son adversaire, l’affirmation de l’existence d’un génocide, l’instrumentation du terrorisme et de la barbarie, l’instrumentation du martyre et enfin, le refus de toute solution négociée, sont autant d’éléments qui collent à la théorie de Fanon. D’ailleurs, le chef palestinien a toujours affirmé que les Israéliens étaient des colonisateurs et qu’ils n’avaient aucun droit sur cette terre, n’hésitant pas à nier l’historicité du Temple de Jérusalem.

La question urgente ?
– La guerre d’Arafat est-elle l’illustration vivante des principes énoncés par les sartriens ou le fruit d’une tentative préméditée, de la part d’Abou Ammar, afin de surfer sur la vague des guerres de décolonisation et sur ses synergies supranationales ?

A suivre…

4ème partie

Hallucinatoires et hallucinantes ! Ce sont les termes que j’ai employés plus haut dans cet article, afin de qualifier les postulats psalmodiés par Yasser Arafat, et qui sont censés établir le caractère colonialiste des méthodes de combat des uns et des autres lors du présent conflit. Conditions en l’absence desquelles l’Intifada n’est pas une guerre de décolonisation, selon les critères établis par Fanon.

Impossible, en tous cas, pour tout journaliste et pour n’importe qui d’autre, d’ailleurs, d’établir la véracité de la moindre des affirmations du reclus de la Moukata de Ramallah sur ce sujet. On va, du reste, faire l’économie de se livrer à une nouvelle analyse circonstanciée de ces allégations, puisque la Ména a déjà pris la peine de les disséquer, de long en large et par le détail, lors de précédentes interventions.

Lors, si l’armée d’Israël n’utilise pas de stripteaseuses-flingueuses pour assassiner les jeunes combattants palestiniens (in Al-Hayyat Al-Jedida, l’organe de presse officiel de l’Autorité Palestinienne), qu’elle n’empoisonne pas les puits de Gaza ni de Jéricho, que l’artillerie de Tsahal n’est JAMAIS intervenue lors des deux Intifadas, les critères théoriques d’une guerre de décolonisation ne sont pas réunis.

Reste à se pencher sur le pan palestinien des actes de ce conflit. Tandis qu’il diabolisait les actes de guerre des militaires de l’Etat hébreu, Yasser Arafat créait de toutes pièces les « sauvages » et les « ruines humaines » décrits dans « Damnés de la terre« , lorsqu’il prit la décision d’instrumenter le terrorisme à l’extrême, afin de faire progresser ses finalités. Il est, à ce titre, le premier responsable politique musulman des temps modernes, avant même les attentats de New York, à avoir mis à l’œuvre les activistes palestiniens sujets au désespoir, dans leur rage privée de logique, pour commettre des assassinats-suicides contre des non musulmans.

En vérité, et c’est là un choix assurément singulier, Arafat a décidé d’exclure artificiellement les comportements logiques de la cause palestinienne, tant au niveau des Brigades des Martyrs d’Al-Aksa, qu’il a façonnées et des autres terroristes kamikazes d’Ezzedine el-Qassam, dont il a instrumenté les interventions, que de son discours politique. Pour s’en tenir aux thèses du philosophe antillais, Arafat a sciemment, par choix stratégique, rendu la Palestine « incontrôlable ». Disposant d’une entité politique sur le chemin de l’indépendance, au début des années quatre-vingt-dix, disposant de services de police, d’un embryon de système judiciaire mais aussi d’un aéroport international et d’une représentation officielle aux frontières de la Palestine, il a opté pour le sabordement général, au moment où la communauté internationale lui offrait un partage sensé de la Palestine, des frontières sûres et reconnues, l’indépendance et la paix.

Il a opté pour la « rébellion« , en s’activant, largement plus que de raison, à lui donner une coloration fanonienne. Et c’est là qu’intervient, n’en déplaise aux « ex » et à leur nostalgie algérienne, la prépondérance de la factualité d’une situation, de l’identification authentique des actes d’un conflit ainsi que la nécessité de la crédibilité du discours révolutionnaire sur le discours délirant. C’est là que la réalité du meurtre de Mohamed A-Dura aurait caractérisé le comportement inhumain des Israéliens « colonialistes », alors que l’étalement de sa mise en scène dévoile la volonté de victimisation de la part de révolutionnaires fantoches. En d’autres termes, n’est pas fanonien qui veut ; n’est pas un chef anticolonialiste celui qui prétend l’être. Il ne suffit donc pas de crier au génocide permanent, à l’éradication factice de Jénine et d’affirmer que le Temple de Salomon n’a jamais existé pour transformer les Israéliens en colonisateurs aux pratiques inhumaines et pour devenir opprimé.

Le petit raïs a ainsi joué le banco, avec pour mise l’avenir du peuple palestinien en guise de jetons, afin de faire identifier sa lutte à une guerre de décolonisation typique. Il a voulu, et il veut toujours, même au prix de la perte totale de crédibilité de la cause palestinienne, imposer la relation « oppresseur-opprimé » entre lui et ses adversaires israéliens. La tentative arafatienne peut convaincre les très crédules, les antijuifs pathologiques, les kapos et la plupart des « ex » (certains individus pouvant appartenir à plusieurs de ces catégories à la fois). Elle est cependant le fruit d’un choix anthropophage, comme l’a exposé Sami el-Soudi, qui participe à restreindre le champ des aspirations territoriales raisonnablement accessibles pour un futur État palestinien.

Le temps passant, comme à son habitude, crée de nouvelles réalités géopolitiques qui avalent les chimères sans même les mâcher : La misère croissante de la population palestinienne, la chute de l’allié Saddam Hussein, la Syrie et l’Iran sur la défensive, la lassitude des grands pays arabes face aux élucubrations du faux « révolutionnaire de la Moukata », leur soutien à l’opposition armée à Arafat ont généré une nouvelle réalité stratégique sur le terrain. Elle n’est pas à l’avantage des Palestiniens, elle marque une régression sensible relativement à l’offre de Camp David.

Si, en 2000, Arafat avait accepté le plan Clinton-Barak, un Etat palestinien existerait aujourd’hui sur 97% du territoire jordanien d’avant 67. Cet Etat contrôlerait les quartiers arabes de Jérusalem et l’esplanade des mosquées. Suite au choix stratégique d’Arafat, nombre d’observateurs s’accordent pour constater, qu’à l’heure actuelle, les Palestiniens ont perdu pied dans la ville trois fois sainte et qu’ils peuvent également faire leur deuil des « trois grosses concentrations d’implantations juives en Cisjordanie ».

Le choix d’Arafat, de s’identifier aux thèses de Fanon, plutôt que de s’occuper du devenir de son peuple, pour dramatique qu’il est, n’est pas à proprement parler surprenant. Le vieux leader palestinien est en effet un disciple de l’école soviétique, et avec lui toute la vieille garde de Tunis au grand complet, y compris Mahmoud Abbas. Ils ont été nourris des préceptes inculqués à l’université de la décolonisation Patrice Lumumba à Moscou, ceux-là mêmes qui instauraient les théories de Frantz Fanon en véritables dogmes opérationnels.

Certes, les « ex » des principes de la décolonisation, façon soviétique, ne sont pas les « ex » français, dont nous parlons tout au long de cet article, tenter de les confondre serait faire acte de propagande. Reste qu’ils suivaient souvent les mêmes chemins et pendant qu’en Afrique ces dogmes soulevaient les peuples, à Paris, ils formaient les esprits. Pour ceux qui s’imaginent, malgré cela, que Frantz Fanon serait un penseur marginal de la décolonisation, j’aimerais citer quelques lignes, tirées de la préface de Jean-Paul Sartre pour « Damnés de la terre« . J’aimerais les citer sans ajouter mon commentaire :

« (…) Terrifiées, oui: en ce nouveau moment, l’agression coloniale s’intériorise en Terreur chez les colonisés. Par là, je n’entends pas seulement la crainte qu’ils éprouvent devant nos inépuisables moyens de répression mais aussi celle que leur inspire leur propre fureur. Ils sont coincés entre nos larmes qui les visent et ces effrayantes pulsions, ces désirs de meurtre qui montent du fond des cœurs et qu’ils ne reconnaissent pas toujours: car ce n’est pas d’abord leur violence, c’est la nôtre, retournée, qui grandit et les déchire; et le premier mouvement de ces opprimés est d’enfouir profondément cette inavouable colère que leur morale et la nôtre réprouvent et qui n’est pourtant que le dernier réduit de leur humanité. Lisez Fanon: vous saurez que, dans le temps de leur impuissance, la folie meurtrière est l’inconscient collectif des colonisés.

(…) Cette violence irrépressible, [Fanon] le montre parfaitement, n’est pas une absurde tempête ni la résurrection d’instincts sauvages ni même un effet du ressentiment: c’est l’homme lui-même se recomposant. Cette vérité nous l’avons sue je crois, et nous l’avons oubliée: les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera: c’est la violence qui peut seule les détruire. Et le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes. Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait; de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie; mais elle procède par elle-même à l’émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu’elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible; cela veut dire: s’abandonner aux dissociations d’une vie truquée ou conquérir l’unité natale. »

On a vu que les péripéties de l’Intifada n’étaient pas celles d’une guerre de décolonisation, que les rôles définis par Fanon n’étaient pas tenus. Cela n’exclut cependant aucunement qu’Israël fût elle-même une colonie ou, à tout le moins, que les implantations fussent les colonies de l’Israël d’avant 1967. De ces deux questions, et des confusions entretenues entre elles, il nous faudra parler, entre autre, dans la suite de cette série d’articles.

A suivre…

5ème partie

Rien ne vaut l’illustration d’un principe par des exemples concrets. A la Ména, nous avons déjà énoncé les conditions qu’ont posées les chercheurs en sciences politiques, pour déterminer la classification d’un territoire en colonie.

Plutôt que d’en refaire l’énumération théorique, j’ai choisi l’option plus vivante de les vérifier pratiquement, en comparant Israël, d’une part et les implantations juives en Cisjordanie, de l’autre, à des régions dont les critères coloniaux sont commodément vérifiables.

En fait, il n’existe plus, à la surface du globe, qu’un seul État qui maintienne encore un empire authentiquement colonial, datant de l’épopée dont traite Fanon dans ses livres. Cet État, les plus perspicaces d’entre vous l’auront deviné, c’est la république française.

Voyons alors brièvement les contrées étrangères dominées par l’homme blanc gaulois, ainsi que le nombre d’habitants qui les peuplent (incluant les minorités de colons). Ceci, dois-je le préciser, uniquement dans le but de matérialiser un peu les objets de notre comparaison :

Guyane (F) – 150’000 habitants – Guadeloupe – 421’000 – la Réunion – 750’000 – la Martinique – 400’000 – Nouvelle Calédonie – 200’000 – Polynésie (F) – 240’000 – Wallis-et-Futuna – 170’000.

Intéressons-nous maintenant à confronter ces territoires, Israël et les implantations, aux clefs de catégorisation proposées par la science politique, servant à définir une colonie :

Existence d’une métropole, géographiquement séparée de la colonie par des mers ou des États étrangers, dans laquelle s’exerce le pouvoir politique suprême des colons (Caractéristique fondamentale d’une colonie)

Toutes les colonies françaises mentionnées – OUI – Israël – NON – les implantations juives – NON-

Caractère principalement commercial et de perspectives d’enrichissement des raisons de la prise de contrôle du territoire

Toutes les colonies françaises mentionnées – OUI – Israël – NON – les implantations juives – NON-

Présence constante et durable de Français sur le territoire avant la colonisation

Dans toutes les colonies françaises mentionnées – NON –

Présence constante et durable de Juifs sur le territoire avant les immigrations

En Israël – OUI – dans les implantations juives – OUI –

Le territoire est-il le lieu où se sont déroulés les événements légendaires ou historiques constitutifs de la nation des colons, des immigrants ?

Toutes les colonies françaises mentionnées – NON – Israël – OUI – les implantations juives – OUI

Existence, sur le territoire, de vestiges historiques majeurs, variés et nombreux de la civilisation des colons, des immigrés, datant d’avant la colonisation, les immigrations ?

Toutes les colonies françaises mentionnées – NON – Israël – OUI – les implantations juives – OUI –

Le territoire fait-il office de lieu de gouvernement principal ou unique pour la nation des colons, des immigrés ?

Toutes les colonies françaises mentionnées – NON et NON – Israël – OUI et OUI – les implantations juives – NON et NON –

La perte du contrôle politique suprême du territoire signifierait-il la fin de la possibilité pour la nation des colons, des immigrés, de s’autodéterminer ?

Toutes les colonies françaises mentionnées – NON – Israël – OUI – les implantations juives -NON-

Voici pour les faits crus et je suis d’avis qu’ils ne nécessitent pas d’analyse spécifique, tant la portée des questions me semble claire et tant les réponses sont antithétiques entre les territoires envisagés. Grossièrement posé, à la lumière de ces différences et de leur signifiance triviale, si Israël est une colonie, l’Algérie n’en a alors jamais été.

On a considéré ajouter la Corse au nombre des colonies françaises mais, après consultation avec nos collègues de l’Académie, nous nous sommes accordés sur le fait que, bien que l’Ile de beauté répondait à un certain nombre des critères d’une « colonie », elle constituait un territoire contigu de la France continentale et qu’à ce titre, la Corse n’était pas une colonie. Ici, l’importance est de noter que le fait d’être ou de ne pas être une colonie ne justifie ni ne condamne automatiquement le droit moral ou juridique d’administrer un territoire donné et ne disqualifie pas non plus, évidemment, le droit des autochtones à réclamer leur indépendance voir à se battre pour elle.

Si quelqu’un voulait nous faire dire que nous sommes les tenants des implantations juives ou de la tutelle française sur la Corse, il se rendrait ridicule. Non, la seule chose que nous voulons établir dans cette série d’articles, c’est la qualification de ce qu’est une colonie et respectivement, une guerre de décolonisation. Et cette catégorisation est essentielle en soi, puisque, comme on va le voir d’ici quelques lignes, les confusions artificiellement entretenues à son sujet mènent à des conclusions dramatiques.

Auparavant, il nous faut tout de même relever l’extraordinaire évacuation par les « ex » de leur problème colonial. Un problème qui reste loin de leur agenda et une situation de laquelle ils se sont visiblement accommodés. Il vaut tout de même de rappeler que la domination française sur des populations colonisées n’est pas de l’histoire ancienne et ce, aussi longtemps qu’elle perdure. Rappeler aux « ex », qui adaptent les thèses fanoniènnes à Israël, à mauvais escient mais au point de se soucier de ce que chaque vocable qu’ils utilisent dans ce contexte soit parfaitement en ligne avec les théories des guerres de décolonisation, que Fanon et Sartre « rejettent toute possibilité de solution autre que la lutte du colonisé pour sa libération ». Oublient-ils, suivant de quelle « colonisation » ils traitent, cette autre assertion de Sartre : « Cette vérité nous l’avons sue je crois, et nous l’avons oubliée : les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c’est la violence qui peut seule les détruire » ?

Ne voient-ils pas qu’elle se pose en contraire du slogan de « l’indépendance-association » si chère au colonisateur français ? Ou s’agit-il, encore une fois, de la fameuse « spécificité française », que l’on ne peut décidément saisir en plein que lorsqu’on siège à l’Assemblée nationale, qu’on pointe au Quai d’Orsay ou à la rédaction du Monde ?

Il demeure que nous n’en sommes pas et que vu d’ici, on ne peut que constater leur double langage, issu lui-même d’une double échelle de valeurs et d’un raisonnement dénué de rigueur. De cette rigueur qui distingue irrémédiablement les intellectuels authentiques, les Fanon, les Sartre, les Camus des répètent-merdes, dont la place naturelle est à la Foire du Trône.

Il est certes licite de penser et d’exprimer que les implantations juives participent d’une occupation, d’une mainmise et d’une opération de peuplement aux dépens d’autrui. Tout comme il n’est en aucun cas délirant d’affirmer, que les implantations sont l’expression foncière d’une campagne de la guerre des juifs contre le colonialisme arabe. Il n’est, en effet, que de lire la charte du mouvement radical palestinien Hamas, afin de se convaincre qu’Israël ou la Palestine n’est pas une terre arabe mais une conquête coloniale arabe, une Wakf. Et cela, n’en déplaise aux « ex », c’est à proprement parler une constatation scientifique et indiscutable.

On peut ! On peut faire toutes ces analyses sans être ni antisémite ni, à l’inverse, aficionado de Sharon. Par contre, on ne peut pas, sans être plus un antijuif qu’un observateur politique, procéder sciemment à l’application intempestive d’une théorie inadéquate, possédant le redoutable pouvoir de définir le bien et le mal dans leurs définitions absolues. Car il est indispensable de comprendre, que l’acte d’identifier – notamment par l’emploi systématique d’une sémiologie aussi frelatée que didactique – Israël en temps que puissance coloniale, transfère inéluctablement des droits pratiquement illimités au colonisé/opprimé.

Ainsi, par un détournement prémédité du sens des mots et par son application corrompue au sens de l’Histoire, l’AFP, le service public français de radio et de télévision, le Monde, l’Obs, Libération et d’autres, n’expliquent-ils pas, comme il semble, le droit des Palestiniens (et des hommes doués de morale qui se rendront à leur cause) à se défendre. De fait, ils ne font rien de moins que d’impliquer, par leur référence sémantique ininterrompue à celle de Fanon et de Sartre, la nécessité pour les Palestiniens d’éradiquer les « colonisateurs juifs », invitant les Palestiniens à massacrer tous les Israéliens avec l’ardeur des sauvages et à refuser tout compromis territorial qui pourrait mettre fin au carnage.

Il n’est pas ici question, pour les médias français appliquant cette association sémiologique corrompue, de pardonner, de comprendre, de fermer les yeux sur ou même de justifier ou d’encourager les assassinats collectifs palestiniens mais bien d’affirmer, en se trompant volontairement de guerre, que « faute d’assouvir ce besoin primaire de liquider », c’est dans Fanon, littéralement, « le colonisateur – lisez les Israéliens – le colonisé – voir Palestinien – encourre le risque de rester à jamais prisonnier de son oppression intérieure ».

Nul doute non plus, que la caractérisation abusive du conflit israélo-palestinien en guerre de décolonisation ait pour finalité sournoise la légitimation de la destruction d’Israël (l’oppresseur colonial). Que peut d’ailleurs entendre ce bon Sylvan Shalom à ce processus de diabolisation-destruction, lorsqu’il vient plaider en France pour des mesures « plus fermes contre les actes antisémites » ?

Dépassé par la dynamique retorse et perfide que nous dénonçons, n’est même pas le terme qui convient à Shalom ; il faudrait dire « hors d’état de la saisir », tout en invoquant que, dans leur naïveté optimiste, ni les Israéliens ni la plupart des juifs, ne sont capables d’envisager qu’une si grande multitude de pseudo intellectuels instrumente de concert une si grande dose de méchanceté antisémite. C’est, qu’en vérité, cette imposture intellectuelle, aux métastases gouvernementales et médiatiques, donnant le feu vert au massacre de cinq millions et demi d’Israéliens juifs, constitue un acte antijuif objectivement plus dévastateur que de mettre le feu à un centre pour personnes âgées israélites à la rue Popincourt, après que les criminels se soient assurés qu’il était inoccupé.

A suivre…

6ème et dernière partie de « Une explication… »

… Celle, par exemple, de signifier à Edwy Plenel que l’exercice de l’incitation à l’antisémitisme ne fait pas partie de la liberté d’informer…

Certains « ex » diront – d’ailleurs ils me l’ont déjà dit – que j’exagère dans l’étendue de mon accusation, que leur objectif se limite à la restitution des terres occupées et qu’ils ne soutiennent pas l’idée de la destruction politique d’Israël. Je veux bien les croire mais je constate qu’ils jouent avec une réaction nucléaire en chaîne, lorsqu’ils appellent colonies les implantations, identifiant le problème, territorial par essence, au processus historique mondial de la décolonisation.

Ces « ex » repoussent d’ailleurs l’accusation d’antisémitisme, lorsqu’ils ne se présentent pas carrément comme des philosémites. Et la justification de cette bonne conscience à bon compte me fut donnée, sans rire, par quelques uns d’entre eux. Elle est cocasse mais elle vaut que nous la partagions : « Ils sont aussi persuadés que les autres »ex« que l’État d’Israël est une émanation de type colonial et qu’en principe il devrait disparaître mais – et c’est ce qui les fait penser qu’ils sont philosémites – de par leur sympathie pour le peuple juif, ou par égard pour ce qu’il a souffert durant la seconde guerre mondiale ou, souvent, parce qu’ils sont eux-mêmes un petit peu juifs et un petit peu honteux, ils sont disposés à nous laisser exister sur la portion pré-67 de la Palestine ».

Colonie, vous avez dit colonie ?

(Pour mémoire : la toute première immigration sioniste [Sion, Héb. Tsyon, autre nom de Jérusalem] eut lieu en 1882 !)

Du balcon de la Moukata de Ramallah, le vieux cannibale se frotte les mains en imaginant la scène de ces discussions. Ce qu’il cherche, lui et depuis qu’il a lancé son Intifada, c’est la caractérisation du conflit en guerre coloniale et la légitimité infinie que cette catégorisation confère aux Palestiniens de se débarrasser d’Israël. Il se fout bien des bémols maladroits, issus de la mansuétude pour Israël de quelques « ex » français atypiques. Il sait que dès que la caractérisation est posée, il n’a plus besoin d’eux et d’ailleurs, les finasseries des « ex » en matière de l’adaptabilité des théories de Fanon ne dépassent jamais les discussions d’alcôves et partant, n’ont aucun effet populaire sur la légitimation de notre prochain génocide [1].

Il sait, le vieil ogre, que lorsqu’il appelle les arabes à sacrifier deux millions de Shahyd pour libérer Jérusalem, aucun d’entre ceux qui l’écoutent n’imagine « que l’on s’arrêtera après avoir libéré la partie est de Yéroushalaym-Al Quds ». Il sait que, lorsqu’il appelle à libérer la Palestine, aucun arabe n’entend qu’il ne faut « libérer QUE les territoires jordaniens occupés par les Israéliens à l’issue de la Guerre des six jours ».

Gush Halav, Haute Galilée, du 7ème siècle avant notre ère, au 5ème après. Vestiges du village juif, portant des inscriptions hébraïques  © Haïm Sokol

Le berceau de la nation juive ou une Wakf (colonie) coranique ?

Historiquement, la question ne se pose pas !

S’il fallait compter sur l’intervention des « ex » cacochymes et néanmoins philosémites pour signifier aux Shahyd d’Arafat « dans quelles limites territoriales ils sont autorisés à faire valoir leur sauvagerie incontrôlable » il vaudrait mieux confier directement au raïs les clés de tous nos autobus, de tous nos supermarchés et de tous nos restaurants…

Et pour acquérir la certitude de ce que leur activisme linguistique est antisémite en matière de leur association coloniale, rien ne vaut de considérer les autres professions de foi des « ex », patrons de médias. On retombe alors, lourdement, sur les manipulations photographiques de l’Obs, le faux assassinat d’enfant propagé par FR2 et sur l’affaire Morin-Nahoum. Ce sont autant de doubles preuves de la haine extraordinaire que ces gens nourrissent à notre endroit.

On ne peut qu’en déduire que ce qui devrait guider la démarche de notre ministre des affaires étrangères en France, pour enrayer, en urgence, la propagation de cette peste, ce devrait être d’exiger la révision du procès Morin-Plenel ainsi que la prise de sanctions exemplaires par le gouvernement français à l’égard de leurs juges. Car, dans une société dans laquelle il est jugé licite d’écrire que nous sommes « un peuple méprisant et prenant plaisir à humilier », tout effort visant à endiguer la violence antijuive est bien évidemment voué à l’échec. N’importe quel lycéen à la tête bien faite comprendrait l’incompatibilité de ces antithèses ; il semble pourtant que Jacques Chirac, son ministre de l’intérieur et Sylvan Shalom ne possèdent, sur ce sujet, même pas l’entendement d’un lycéen… La lutte contre l’antisémitisme a cependant un prix, des exigences. Celle, par exemple, de signifier à Edwy Plenel que l’exercice de l’incitation à l’antisémitisme ne fait pas partie de la liberté d’informer.

Il est encore temps pour les responsables politiques tricolores d’agir contre la peste. Tout juste temps ! Il faut ainsi commencer par extirper le vocabulaire anticolonialiste des médias contrôlés par l’Etat. Leur faire abandonner les expressions « colonies » pour implantations, « colons », pour habitants des implantations, « mouvements palestiniens radicaux » pour organisations terroristes – exactement comme le préconisent les décisions prises par l’Union Européenne à propos du Hamas, du Jihad islamique, des Tanzim et du Hezbollah, qu’il suffit d’appliquer – et « activistes » et « militants » pour terroristes (jusqu’à plus ample informé, le membre d’une organisation terroriste est lui-même un terroriste). Ca n’est qu’ainsi que l’ont verrait la courbe des actes antijuifs s’infléchir, mais je vous assure qu’elle s’infléchirait.

Sinon, on va poster un CRS devant chaque institution israélite, procurer un bipeur de détresse à chaque juif et on finira par leur faire porter à nouveau une étoile de shérif, fluo cette fois, pour qu’elle se voie la nuit, afin de les rendre plus repérables par la police française lorsqu’elle devra les protéger. Et là, je vous assure, au contraire, que l’antijuivisme continuera à se développer et encore, de façon exponentielle.

A la centaine d’« ex » qui ont cru bon de pétitionner dans le Monde, afin de protester contre la plainte déposée par les communautaristes sharoniens de France-Israël et d’Avocats sans frontières contre Nahoum, je n’ai rien de plus à dire que ce que j’ai déjà écrit dans cet article.

J’apprécie, enfin, d’avoir pu démontrer l’inanité de l’association des dogmes anticolonialistes au conflit israélo-palestinien sans avoir eu à critiquer les œuvres de Fanon et de Sartre elles-mêmes. Elles combattaient une réalité qui avait cours voilà cinquante ans et plus. Une réalité qui venait de coûter la vie à des millions de colonisés dans l’empire français. Près d’un million pour la seule Algérie, par centaines de milles d’authentiques colonisés, au Vietnam, à Madagascar, en Nouvelle Calédonie et, en plus ou moins grand nombre, dans presque dans toutes les autres colonies françaises.

Il y avait beaucoup de courage et de bon sens, à affirmer alors que le soldat d’un empire, qui défend une propriété qui n’est pas la sienne, contre le droit des gens à disposer librement d’eux-mêmes et de leurs terres, sans lien traditionnel, familial, religieux ou historique avec le pays qu’il participe à piller, est forcément tenté d’employer des méthodes inhumaines, immorales, engendrant des assassinats massifs, la répression et la torture. C’est pour ces raisons que « Damnés de la terre » fut envoyé aux Enfers dès sa publication.

Colonies, vous avez dit colonies II (situation en 2004)


Au XXIème siècle, la terre natale de Frantz Fanon, la Martinique, est encore sous domination coloniale française… Tout en participant, par leur silence, à empêcher ces hommes de « retrouver leur liberté intérieure », de l’Océan indien à l’Amérique du sud, les barons au double discours d’un monumental égarement collectif, deux fois raciste, s’activent, chaque jour, à préparer les âmes à la perte de la nôtre. A parler de « la mort d’un bébé-colon de trois ans », cela suffit pour nous accuser tous, j’espère que vous l’aurez compris en parvenant à la fin de cet article. Les mots tuent mieux que les armes et avant elles, ça n’est pas une galéjade. Les « erreurs » de vocabulaire, de « ponctuation », les fausses accusations d’infanticide, les légendes de photos rétromimétiques, la sacralisation des actes de tyrans anthropophages, la victoire du racisme anthologique au tribunal de Nanterre, ne sont ni techniques, ni maladroites, ni anodines. Elles sont, au contraire, la peste de Camus et la partie visible du ressuscitement de l’antidreyfusisme. Ils disent toujours et toujours pour rien : « A mort les juifs ! » et ils continuent à se prendre pour des justes…

Gracias a la vida de m’avoir fait différent d’eux en tout, libre sur ma terre.

Fin.


Notes [1] « Tuer des civils constitue un crime contre l’humanité. Tuer des civils avec l’intention de détruire tout ou partie d’un groupe national, ethnique ou religieux constitue un crime de génocide. Inciter de manière publique à commettre ces actes constitue le même crime, en droit pénal international. Ces concepts ont été créés par l’accord de Londres de 1945, par le tribunal international de Nuremberg (1945), par le tribunal militaire international de Tokyo (1946) et par la convention de 1948 relative à la prévention et à la répression du génocide. Ces concepts se trouvent intégrés dans le droit national de la plupart des démocraties. » in « Le dossier Arafat », de Karin Calvo-Goller et Michel A. Calvo, docteurs en droit international, Editions Albin-Michel (2004).