Rue Haïti

Récit de l’enlèvement d’une Française en Haïti.

Seconde partie

Par Youri Hanne

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Vendredi 25 septembre 2015

Petit-déjeuner de fête. Cédric a pris la douche de la victoire. Tout le monde se persuade que Marion va bientôt réapparaitre. Cédric est prêt à rejoindre l’ambassade pour vivre la libération en direct. Je profite de le trouver seul dans la cuisine. « Ne t’enflamme pas, mon gars. Les négociations, on ne sait pas combien de temps ça prend. Il va falloir que tu sois solide. On est avec toi ».

« Bon, nous, on rentre », me lâche Martin. Pas de radio aujourd’hui, il vaut mieux que je dorme. Dans la voiture, j’essaye de penser mais j’ai les idées dans le vague. Et si elle ne réapparaissait pas ? C’est vraiment ce qu’il y a de pire, une disparition et pas de nouvelles. Au moins, quelqu’un a pu parler à Marion, lui dire de tenir bon. Combien de temps ses proches vont-ils devoir vivre sans elle ? Est-ce possible de vivre avec une disparition ? Ça doit être comme écrire un bouquin sans la lettre « e ». Quasiment impossible.

Sommeil léthargique. La chaleur ne m’aide pas. Lorsque j’émerge, il fait presque nuit. Martin se tient en caleçon dans le séjour et se moque de ma tête pas très fraîche. « On y retourne ? ». Cédric et les autres ont besoin de soutien. On apprend qu’ils ne sont plus au gingerbread. Ils ont été relogés à la résidence de France. Pas question de rester dans la maison hantée par la disparition de Marion. « Okay, on s’arrête acheter des bières et cap sur Bourdon ». Depuis le séisme en 2010 et la destruction du manoir, la résidence a changé de nom, mais tout le monde continue d’appeler ça « Les Lauriers ».

Aucun signe de libération de Marion.

Sur place, des gardes en armes automatiques font le guet. On n’est pas sur la liste des visites. Ils scrutent la bagnole et passent un miroir en-dessous. Pourtant, on ne nous demande pas nos papiers. Ça passe.

On pourrait croire qu’ils sont en vacances : les deux Cédric, Émilie et Jules ont pris leurs quartiers près de la piscine. D’autres gens que je ne connais pas mangent une pizza livrée dans un carton. Ambiance délétère.  On en est toujours au même point. Tout le monde sort des banalités pour se rassurer. Aucun signe de libération imminente pour Marion. On fait acte de présence une heure ou deux, qui me paraissent interminables.

« On se tire », me dit soudain Martin. Comme c’est sa caisse, j’attendais qu’il se décide. On claque la main de Cédric, seul sur un transat : « Courage, mec ». Il n’y rien d’autre à dire. Il me répond de son regard de chien battu. On s’éloigne. Arrivés sur le parking, on se rend compte que Martin a laissé les clés sur le contact de la Toyota et verrouillé les portières manuellement. Il repart chercher un outil et finit par ouvrir le sésame.

Se serrer les coudes, okay. Mais allons-nous pour autant vivre au ralenti ? Sûrement pas. On décide de partir à la montagne pour le week-end. Surtout, ne pas se laisser abattre. L’air frais nous changera de la fournaise portoprincienne et de la morosité générale.

Samedi 26 septembre 2015

Réveil à l’aube. On embarque un pic-nic et on prend la route. À mi-chemin, nous faisons halte dans une auberge tenue par une prêtresse vaudoue bien connue dans le milieu des expatriés. C’est d’ailleurs la propriétaire du gingerbread où logeaient Marion et les autres jusqu’à hier. « C’est terrible, ce qui arrive », nous lance Madame Cécile. Elle parle à Martin comme s’il était son fils. « Je n’hésite jamais à lui rentrer dans le lard », m’explique Martin quand elle sort presser une domestique d’apporter du thé et des biscuits.

Madame Cécile nous appelle un moto-taxi pour parcourir quelques kilomètres impraticables en voiture. On enfourche la monture à trois, Martin au milieu, moi derrière. Le périple sur le chemin sinueux et rocailleux est un parcours du combattant. Le chauffeur maîtrise son affaire comme si de rien n’était. Un virage mal négocié et on dévale la montagne. Ce mélange de frousse et de relâchement, après vingt-quatre heures de tension, est irrésistible. Je suis pris d’un fou rire.

La marche. Trois heures d’ascension entre les commerçants qui grimpent ou dévalent la pente à toute vitesse. Des gosses chargés comme leurs mules nous dépassent, sautant d’une pierre à l’autre. Après une halte dans la Forêt des pins où nous refusons de céder notre repas à un bucheron, nous arrivons au refuge.

Dans l’herbe, nous tentons une sieste bien méritée. Les chèvres ne s’arrêtent pas de bégueter. Nouveau fou rire. Martin s’avoue vaincu. On ne dormira pas. Une demi-heure de négociation avec les tenants des lieux pour obtenir de l’eau pour se laver.  Marion revient dans la discussion quand nous rejoignons notre tente. On se demande où ils ont bien pu l’emmener. « Il faut que l’ambassade crache la thune », lâche Martin avant de s’endormir.

Dimanche 27 septembre 2015

Nous avalons une omelette et reprenons la route. Descente sereine jusqu’à l’auberge de Madame Cécile. Le jeune qui nous ouvre le portail assure qu’il a nettoyé la voiture pendant notre absence. Il a surtout étalé la crasse. Avec nos trois mots de créole, on lui explique qu’il a manqué l’occasion de se faire un peu de pognon.

Martin m’invite casser la croûte dans un boui-boui propret de Kenscoff. Bande-son pathétique : Sardou-Cabrel-Marley, il est temps de rentrer. Devant la maison, nous croisons notre proprio. Nous lui racontons notre jeudi soir. « J’espère qu’ils ne lui feront rien, à votre amie. Le truc, c’est peut-être de ne pas se laver les dents, pour repousser les ravisseurs ». Ouais.

Lundi 28, mardi 29 et mercredi 30 septembre 2015

Je retourne à la radio comme si de rien n’était. Avec Martin, on entend dire par le téléphone arabe que les négociations pour libérer Marion ont pris de l’ampleur. Un type du Raid et un autre du GIGN sont attendus en Haïti. La police et la gendarmerie sur le même coup ? Ça ne peut pas être une mauvaise nouvelle.

La presse haïtienne ne parle pas du kidnapping. Je ne change rien à mes habitudes. Chauffeur, tap-tap, boulot, dodo.

L’enlèvement de Marion fait ressurgir certaines angoisses. Martin flippe pour tout son matériel technique. Ordinateur, disques durs, micros, bref, tout ce qui est indispensable à son film. Il planque tout chez un copain. C’est un petit séisme au pays des expat’.

Mercredi soir, coup de fil et de théâtre ! C’est Jules. Marion devrait sortir ce soir. On va se coucher. On commence à y croire.

Jeudi 31 septembre 2015

Je sors de ma chambre pour petit-déjeûner. Martin est planqué sous ses draps mais je l’entends parler au téléphone avec l’équipe de tournage de son film. « Ah, Youri! Marion est sortie mec ! ». Je rigole.

Je ne sais même pas ce que je ressens.

Au boulot, je me décide enfin à en parler avec mes confrères. Ils prennent tous le même air étonné. « Une Française, kidnappée ? Ça ne s’est pas vu depuis des années. » Il me tarde de rentrer. Au retour, on cause politique avec Éric, mon chauffeur. Il est très choqué par l’enlèvement. Écœuré, même. Quand j’y pense, ce genre d’événement n’est pas si surprenant. C’est juste un violent retour à la réalité haïtienne.

« Bien sûr qu’ils ont payé la rançon ! »

Aux Lauriers, tout le monde est là. Auparavant, l’ambassadrice a reçu en héros la fine équipe qui s’est vengée sur les petits fours. Marion est souriante, calme. Elle a seulement l’air fatigué, sans plus. Tout le monde s’enquiert de son séjour en captivité. « Ils t’ont touchée ? Ils ne t’ont pas fait de mal ? ». Marion ne nous épargne pas les détails. Elle raconte le tempérament de chacun de ses ravisseurs. Le premier soir, elle s’est retrouvée un canon dans la bouche. Dans sa tête, c’était la fin. Et puis elle a compris quelle carte jouer pour avoir la paix. Syndrome de Stockholm ? Peut-être. Mais elle est restée digne, ça, on peut tous le voir. Je lui reconnais le même sang froid qui habitait Cédric, le soir où ils l’ont emmenée, ces gangsters. Autour de la piscine, ça boit, plaisante, chacun y va de sa petite anecdote. « Bien sûr qu’ils ont payé la rançon, tu crois quoi ? » La sono crache Un bon son brut pour les truands. On ne sait rien du motif de l’enlèvement.

Il faut quand même que je dise un mot à Marion.

– Ça t’arrive d’écrire ? Ça aide, parfois.

– Ça m’arrive. Ne t’inquiète pas, je vais faire quelque chose de toute cette histoire.

Quelques semaines plus tard…

Radio Ibo. Je suis occupé à rédiger mon billet du jour pour les nouvelles de 17 heures. Peterson, un confrère, déboule dans le studio. Il revient d’une conférence de presse donnée par le porte-parole de la police nationale :

– J’ai trois sons à découper pour mon reportage. Je n’ai même pas mangé, tu peux me faire la page internationale ? Ah, au fait, ils ont arrêté les ravisseurs de ton amie, la Française.

Je songe à cette fameuse soirée gâchée, je revois les déhanchés lors du concert, Marion à  son aise, au milieu des Haïtiens, les pâtes dans l’eau bouillante, le cendrier plein, Cédric au téléphone, la piscine, la moto sur les sentiers de montagne…

– C’est bon, je m’occupe de la page inter’.

Ce qu’il adviendra des types qui ont embarqué Marion, peu m’importe. Dans ce pays, la Justice est souvent une mascarade. D’ailleurs, je ne serai pas là pour le noter dans mon carnet de bord.

Fin

Acheter Bagatelles haïtiennes, de Youri Hanne

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